Gramsci, Antonio

1935

Problèmes de civilisation et de culture

hurlus.fr, 2021, license cc.

Source : https://www.marxists.org/francais/gramsci/intell/index.htm

La formation des intellectuels đź”—

 Les intellectuels constituent-ils un groupe social autonome et indĂ©pendant, ou bien chaque groupe social a-t-il sa propre catĂ©gorie spĂ©cialisĂ©e d’intellectuels ? Le problème est complexe, Ă©tant donnĂ© les formes diverses qu’a prises jusqu’ici le processus historique rĂ©el de la formation des diffĂ©rentes catĂ©gories d’intellectuels.

Les plus importantes de ces formes sont au nombre de deux :

  1. Chaque groupe social, naissant sur le terrain originel d’une fonction essentielle dans le monde de la production Ă©conomique, crĂ©e en mĂŞme temps que lui, organiquement, une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui donnent son homogĂ©nĂ©itĂ© et la conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine Ă©conomique, mais aussi dans le domaine politique et social : le chef d’entreprise capitaliste crĂ©e avec lui le technicien de l’industrie, le savant de l’économie politique, l’organisateur d’une nouvelle culture, d’un nouveau droit, etc., etc. Il faut remarquer que le chef d’entreprise reprĂ©sente une Ă©laboration sociale supĂ©rieure, dĂ©jĂ  caractĂ©risĂ©e par une certaine capacitĂ© de direction et de technique (c’est-Ă -dire une capacitĂ© intellectuelle) : il doit avoir une certaine capacitĂ© technique, en dehors de la sphère bien dĂ©limitĂ©e de son activitĂ© et de son initiative, au moins dans les autres domaines les plus proches de la production Ă©conomique (il doit ĂŞtre un organisateur de masses d’hommes ; il doit organiser la « confiance Â» que les Ă©pargnants ont dans son entreprise, les acheteurs dans sa marchandise, etc).

    Sinon tous les chefs d’entreprise, du moins une Ă©lite d’entre eux doivent ĂŞtre capables d’être des organisateurs de la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral, dans l’ensemble de l’organisme complexe de ses services, jusqu’à l’organisme d’Etat, car il leur est nĂ©cessaire de crĂ©er les conditions les plus favorables Ă  l’expansion de leur propre classe - ou bien ils doivent du moins possĂ©der la capacitĂ© de choisir leurs « commis Â» (employĂ©s spĂ©cialisĂ©s) auxquels ils pourront confier cette activitĂ© organisatrice des rapports gĂ©nĂ©raux de l’entreprise avec l’extĂ©rieur. On peut observer que les intellectuels « organiques Â» que chaque nouvelle classe crĂ©e avec elle et qu’elle Ă©labore au cours de son dĂ©veloppement progressif, sont la plupart du temps des « spĂ©cialisations Â» de certains aspects partiels de l’activitĂ© primitive du nouveau type social auquel la nouvelle classe a donnĂ© naissance1.

    Les seigneurs de l’époque fĂ©odale eux aussi Ă©taient les dĂ©tenteurs d’une certaine capacitĂ© technique, dans le domaine militaire, et c’est justement Ă  partir du moment oĂą l’aristocratie perd le monopole de la compĂ©tence technico-militaire, que commence la crise du fĂ©odalisme. Mais la formation des intellectuels dans le monde fĂ©odal et dans le monde classique prĂ©cĂ©dent est un problème qu’il faut examiner Ă  part : cette formation, cette Ă©laboration suivent des voies et prennent des formes qu’il faut Ă©tudier de façon concrète. Ainsi l’on peut remarquer que la masse des paysans, bien qu’elle exerce une fonction essentielle dans le monde de la production, ne crĂ©e pas des intellectuels qui lui soient propres, « organiques Â», et n’ « assimile Â» aucune couche d’intellectuels « traditionnels Â», bien que d’autres groupes sociaux tirent un grand nombre de leurs intellectuels de la masse paysanne, et qu’une grande partie des intellectuels traditionnels soient d’origine paysanne.

  2. Mais chaque groupe social « essentiel2 « au moment oĂą il Ă©merge Ă  la surface de l’histoire, venant de la prĂ©cĂ©dente structure Ă©conomique dont il exprime un de ses dĂ©veloppements, a trouvĂ©, du moins dans l’histoire telle qu’elle s’est dĂ©roulĂ©e jusqu’à ce jour, des catĂ©gories d’intellectuels qui existaient avant lui et qui, de plus, apparaissaient comme les reprĂ©sentants d’une continuitĂ© historique que n’avaient mĂŞme pas interrompue les changements les plus compliquĂ©s et les plus radicaux des formes sociales et politiques.

    La plus typique de ces catĂ©gories intellectuelles est celle des ecclĂ©siastiques, qui monopolisèrent pendant longtemps (tout au long d’une phase historique qui est mĂŞme caractĂ©risĂ©e en partie par ce monopole) certains services importants : l’idĂ©ologie religieuse, c’est-Ă -dire la philosophie et la science de l’époque, avec l’école, l’instruction, la morale, la justice, la bienfaisance, l’assistance, etc. La catĂ©gorie des ecclĂ©siastiques peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme la catĂ©gorie intellectuelle organiquement liĂ©e Ă  l’aristocratie foncière : elle Ă©tait assimilĂ©e juridiquement Ă  l’aristocratie, avec laquelle elle partageait l’exercice de la propriĂ©tĂ© fĂ©odale de la terre et l’usage des privilèges d’Etat liĂ©s Ă  la propriĂ©tĂ©3. Mais ce monopole des superstructures de la part des ecclĂ©siastiques4 n’a pas Ă©tĂ© exercĂ© sans luttes et sans restrictions, aussi a-t-on vu naĂ®tre, sous diverses formes (Ă  rechercher et Ă©tudier de façon concrète d’autres catĂ©gories, favorisĂ©es et dĂ©veloppĂ©es par le renforcement du pouvoir central du monarque, jusqu’à l’absolutisme. Ainsi s’est formĂ©e peu Ă  peu l’aristocratie de robe, avec ses privilèges particuliers, une couche d’administrateurs, etc., savants, thĂ©oriciens, philosophes non ecclĂ©siastiques, etc.

    Comme ces diverses catĂ©gories d’intellectuels traditionnels Ă©prouvent, avec un « esprit de corps Â» le sentiment de leur continuitĂ© historique ininterrompue et de leur qualification, ils se situent eux-mĂŞmes comme autonomes et indĂ©pendants du groupe social dominant. Cette auto-position n’est pas sans consĂ©quences de grande portĂ©e dans le domaine idĂ©ologique et politique : toute la philosophie idĂ©aliste peut se rattacher facilement Ă  cette position prise par le complexe social des intellectuels et l’on peut dĂ©finir l’expression de cette utopie sociale qui fait que les intellectuels se croient « indĂ©pendants Â» autonomes, dotĂ©s de caractères qui leur sont propres, etc.

    Il faut noter cependant que si le Pape et la haute hiĂ©rarchie de l’Eglise se croient davantage liĂ©s au Christ et aux apĂ´tres que ne le sont les sĂ©nateurs Agnelli et Benni5, il n’en est pas de mĂŞme pour Gentile et pour Croce ; par exemple : Croce particulièrement, se sent fortement liĂ© Ă  Aristote et Ă  Platon, mais il ne se cache pas, par contre, d’être liĂ© aux sĂ©nateurs Agnelli et Benni, et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  qu’il faut chercher le caractère le plus important de la philosophie de Croce6.

Quelles sont les limites « maxima Â» pour l’acception du terme d’ « intellectuel Â» ? Peut-on trouver un critère unitaire pour caractĂ©riser Ă©galement toutes les activitĂ©s intellectuelles, diverses et disparates, et en mĂŞme temps pour distinguer celles-ci, et de façon essentielle, des autres groupements sociaux ? L'erreur de mĂ©thode la plus rĂ©pandue me paraĂ®t ĂŞtre Ă  avoir recherchĂ© ce critère de distinction dans ce qui est intrinsèque aux activitĂ©s intellectuelles et non pas dans l’ensemble du système ! de rapports dans lequel ces activitĂ©s (et par consĂ©quent les groupes qui les personnifient) viennent Ă  se trouver au sein du complexe gĂ©nĂ©ral des rapports sociaux. En rĂ©alitĂ© l’ouvrier ou le prolĂ©taire, par exemple, n’est pas spĂ©cifiquement caractĂ©risĂ© par son travail manuel ou Ă  caractère instrumental mais par ce travail effectuĂ© dans des conditions dĂ©terminĂ©es et dans des rapports sociaux dĂ©terminĂ©s (sans compter qu’il n’existe pas de travail purement physique, et que l’expression elle-mĂŞme de Taylor de « gorille apprivoisĂ© « est une mĂ©taphore pour indiquer une limite dans une certaine direction : dans n’importe quel travail physique, mĂŞme le plus mĂ©canique et le plus dĂ©gradĂ©, il existe un minimum de qualification technique, c’est-Ă -dire un minimum d’activitĂ© intellectuelle crĂ©atrice). Et l’on a dĂ©jĂ  observĂ© que le chef d’entreprise, de par sa fonction elle-mĂŞme, doit possĂ©der, en une certaine mesure, un certain nombre de qualifications de caractère intellectuel, bien que son personnage social ne soit pas dĂ©terminĂ© par elles, mais par les rapports sociaux gĂ©nĂ©raux qui caractĂ©risent prĂ©cisĂ©ment la position du patron dans l’industrie.

C'est pourquoi l’on pourrait dire que tous les hommes sont des intellectuels ; mais tous les hommes n’exercent pas dans la sociĂ©tĂ© la fonction d’intellectuel7.

Lorsque l’on distingue intellectuels et non-intellectuels, on ne se rĂ©fère en rĂ©alitĂ© qu’à la fonction sociale immĂ©diate de la catĂ©gorie professionnelle des intellectuels, c’est-Ă -dire que l’on tient compte de la direction dans laquelle s’exerce le poids le plus fort de l’activitĂ© professionnelle spĂ©cifique : dans l’élaboration intellectuelle ou dans l’effort musculaire et nerveux. Cela signifie que, si l’on peut parler d’intellectuels, on ne peut pas parler de non-intellectuels, car les non-intellectuels n’existent pas. Mais le rapport lui-mĂŞme entre l’effort d’élaboration intellectuel-cĂ©rĂ©bral et l’effort musculaire nerveux n’est pas toujours Ă©gal, aussi a-t-on divers degrĂ©s de l’activitĂ© intellectuelle spĂ©cifique. Il n’existe pas d’activitĂ© humaine dont on puisse exclure toute intervention intellectuelle, on ne peut sĂ©parer l’homo faber de l’homo sapiens8. Chaque homme, enfin, en dehors de sa profession, exerce une quelconque activitĂ© intellectuelle, il est un « philosophe Â», un artiste, un homme de goĂ»t, il participe Ă  une conception du monde, il a une ligne de conduite morale consciente, donc il contribue Ă  soutenir ou Ă  modifier une conception du monde, c’est-Ă -dire Ă  faire naĂ®tre de nouveaux modes de penser.

Le problème de la crĂ©ation d’une nouvelle couche d’intellectuels consiste donc Ă  dĂ©velopper de façon critique l’activitĂ© intellectuelle qui existe chez chacun Ă  un certain degrĂ© de dĂ©veloppement, en modifiant son rapport avec l’effort musculaire-nerveux en vue d’un nouvel Ă©quilibre, et en obtenant que l’effort musculaire nerveux lui-mĂŞme, en tant qu’élĂ©ment d’une activitĂ© pratique gĂ©nĂ©rale qui renouvelle perpĂ©tuellement le monde physique et social, devienne le fondement d’une nouvelle et totale conception du monde. Le type traditionnel, le type de l’intellectuel est fourni par l’homme de lettres, le philosophe, l’artiste. Aussi les journalistes, qui se considèrent comme des hommes de lettres, des philosophes, des artistes, pensent aussi qu’ils sont les « vrais Â» intellectuels. Dans le monde moderne, l’éducation technique, Ă©troitement liĂ©e au travail industriel mĂŞme le plus primitif et le plus dĂ©prĂ©ciĂ©, doit former la base du nouveau type d’intellectuel.

C'est sur cette base qu’a travaillĂ© L'Ordine nuovo hebdomadaire pour dĂ©velopper certaines formes du nouvel intellectualisme et pour Ă©tablir les nouvelles façons de le concevoir, et ce n’a pas Ă©tĂ© une des moindres raisons de son succès, parce qu’une telle façon de poser le problème correspondait Ă  des aspirations latentes et Ă©tait conforme au dĂ©veloppement des formes rĂ©elles de la vie. La façon d’être du nouvel intellectuel ne peut plus consister dans l’éloquence, agent moteur extĂ©rieur et momentanĂ© des sentiments et des passions, mais dans le fait qu’il se mĂŞle activement Ă  la vie pratique, comme constructeur, organisateur, « persuadeur permanent Â» parce qu’il n’est plus un simple orateur - et qu’il est toutefois supĂ©rieur Ă  l’esprit mathĂ©matique abstrait ; de la technique-travail il parvient Ă  la technique-science et Ă  la conception humaniste historique, sans laquelle on reste un « spĂ©cialiste Â» et l’on ne devient pas un « dirigeant Â» (spĂ©cialiste +politique).

Ainsi se forment historiquement des catĂ©gories spĂ©cialisĂ©es par l’exercice de la fonction intellectuelle, elles se forment en connexion avec tous les groupes sociaux, mais spĂ©cialement avec les groupes sociaux les plus importants et subissent une Ă©laboration plus Ă©tendue et plus complexe en Ă©troit rapport avec le groupe social dominant. Un des traits caractĂ©ristiques les plus importants de chaque groupe qui cherche Ă  atteindre le pouvoir est la lutte qu’il mène pour assimiler et conquĂ©rir « idĂ©ologiquement Â» les intellectuels traditionnels, assimilation et conquĂŞte qui sont d’autant plus rapides et efficaces que ce groupe donnĂ© Ă©labore davantage, en mĂŞme temps, ses intellectuels organiques.

L'Ă©norme dĂ©veloppement qu’ont pris l’activitĂ© et l’organisation scolaires (au sens large) dans les sociĂ©tĂ©s surgies du monde mĂ©diĂ©val, montre quelle importance ont prise, dans le monde moderne, les catĂ©gories et les fonctions intellectuelles : de mĂŞme que l’on a cherchĂ© a approfondir et Ă  Ă©largir l’ « intellectualitĂ© Â» de chaque individu, on a aussi cherchĂ© Ă  multiplier les spĂ©cialisations et Ă  les affiner. Cela apparaĂ®t dans les organismes scolaires de divers degrĂ©s, jusqu’à ceux qui sont destinĂ©s Ă  promouvoir ce qu’on appelle la « haute culture Â», dans tous les domaines de la science et de la technique.

L'Ă©cole est l’instrument qui sert Ă  former les intellectuels Ă  diffĂ©rents degrĂ©s. La complexitĂ© de la fonction intellectuelle dans les divers Etats peut se mesurer objectivement Ă  la quantitĂ© d’écoles spĂ©cialisĂ©es qu’ils possèdent, et Ă  leur hiĂ©rarchisation : plus l’ « aire Â» scolaire est Ă©tendue, plus les « degrĂ©s Â» « verticaux Â» de l’école sont nombreux, et plus le monde culturel, la civilisation des divers Etats est complexe. On peut trouver un terme de comparaison dans la sphère de la technique industrielle : l’industrialisation d’un pays se mesure Ă  son Ă©quipement dans le domaine de la construction des machines qui servent elles-mĂŞmes Ă  construire d’autres machines, et dans celui de la fabrication d’instruments toujours plus prĂ©cis pour construire des machines et des instruments pour construire ces machines, etc. Le pays qui est le mieux Ă©quipĂ© pour fabriquer des instruments pour les laboratoires des savants, et des instruments pour vĂ©rifier ces instruments, peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme ayant l’organisation la plus complexe dans le domaine technico-industriel, comme Ă©tant le plus civilisĂ©, etc. Il en est de mĂŞme dans la prĂ©paration des intellectuels et dans les Ă©coles consacrĂ©es Ă  cette prĂ©paration ; on peut assimiler les Ă©coles Ă  des instituts de haute culture. MĂŞme dans ce domaine, on ne peut isoler la quantitĂ© de la qualitĂ©. A la spĂ©cialisation technico-culturelle la plus raffinĂ©e ne peut pas ne pas correspondre la plus grande extension possible de l’instruction primaire et la plus grande sollicitude pour ouvrir les degrĂ©s intermĂ©diaires au plus grand nombre. Naturellement cette nĂ©cessitĂ© de crĂ©er la plus large base possible pour sĂ©lectionner et former les plus hautes qualifications intellectuelles - c’est-Ă -dire pour donner Ă  la culture et Ă  la technique supĂ©rieure une structure dĂ©mocratique - n’est pas sans inconvĂ©nients : on crĂ©e ainsi la possibilitĂ© de vastes crises de chĂ´mage dans les couches intellectuelles moyennes, comme cela se produit en fait dans toutes les sociĂ©tĂ©s modernes.

Il faut remarquer que, dans la rĂ©alitĂ© concrète, la formation de couches intellectuelles ne se produit pas sur un terrain dĂ©mocratique abstrait, mais selon des processus historiques traditionnels très concrets. Il s’est formĂ© des couches sociales qui, traditionnellement, « produisent Â» des intellectuels et ce sont ces mĂŞmes couches qui d’habitude se sont spĂ©cialisĂ©es dans « l’épargne Â», c’est-Ă -dire la petite et moyenne bourgeoisie terrienne et certaines couches de la petite et moyenne bourgeoisie des villes. La distribution diffĂ©rente des divers types d’écoles (classiques et professionnelles) sur le territoire « Ă©conomique Â», et les aspirations diffĂ©rentes des diverses catĂ©gories de ces couches sociales dĂ©terminent la production des diverses branches de spĂ©cialisation intellectuelle, ou leur donnent leur forme. Ainsi en Italie la bourgeoisie rurale produit surtout des fonctionnaires d’Etat et des gens de professions libĂ©rales, tandis que la bourgeoisie citadine produit des techniciens pour l’industrie : c’est pourquoi l’Italie septentrionale produit surtout des techniciens alors que l’Italie mĂ©ridionale alimente plus spĂ©cialement les corps des fonctionnaires et des professions libĂ©rales.

Le rapport entre les intellectuels et le monde de la production n’est pas immĂ©diat, comme cela se produit pour les groupes sociaux fondamentaux, mais il est « mĂ©diat Â», Ă  des degrĂ©s divers, par l’intermĂ©diaire de toute la trame sociale, du complexe des superstructures, dont prĂ©cisĂ©ment les intellectuels sont les « fonctionnaires Â». On pourrait mesurer le caractère « organique Â» des diverses couches d’intellectuels, leur liaison plus ou moins Ă©troite avec un groupe social fondamental en Ă©tablissant une Ă©chelle des fonctions et des superstructures de bas en haut (Ă  partir de la base structurelle). On peut, pour le moment, Ă©tablir deux grands « Ă©tages Â» dans les superstructures, celui que l’on peut appeler l’étage de la « sociĂ©tĂ© civile Â» 9, c’est-Ă -dire de l’ensemble des organismes vulgairement dits « privĂ©s Â», et celui de la « sociĂ©tĂ© politique Â» ou de l’Etat ; ils correspondent Ă  la fonction d’ « hĂ©gĂ©monie Â» que le groupe dominant exerce sur toute la sociĂ©tĂ©, et Ă  la fonction de « domination directe Â» ou de commandement qui s’exprime dans l’Etat et dans le gouvernement « juridique Â». Ce sont lĂ  prĂ©cisĂ©ment des fonctions d’organisation et de connexion. Les intellectuels sont les « commis Â» du groupe dominant pour l’exercice des fonctions subalternes de l’hĂ©gĂ©monie sociale et du gouvernement politique, c’est-Ă -dire :

  1. de l’accord « spontanĂ© Â» donnĂ© par les grandes masses de la population Ă  l’orientation imprimĂ©e Ă  la vie sociale par le groupe fondamental dominant, accord qui naĂ®t « historiquement Â» du prestige qu’a le groupe dominant (et de la confiance qu’il inspire) du fait de sa fonction dans le monde de la production ;
  2. de l’appareil de coercition d’Etat qui assure « lĂ©galement Â» la discipline des groupes qui refusent leur « accord Â» tant actif que passif ; mais cet appareil est constituĂ© pour l’ensemble de la sociĂ©tĂ© en prĂ©vision des moments de crise dans le commandement et dans la direction, lorsque l’accord spontanĂ© vient Ă  faire dĂ©faut.

Cette façon de poser le problème a pour rĂ©sultat une très grande extension du concept d’intellectuel, mais c’est la seule grande façon d’arriver Ă  une approximation concrète de la rĂ©alitĂ©. Cette façon de poser le problème se heurte Ă  des idĂ©es prĂ©conçues de caste : il est vrai que la fonction organisatrice de l’hĂ©gĂ©monie sociale et de la domination d’Etat donne lieu Ă  une certaine division du travail et par consĂ©quent Ă  toute une Ă©chelle de qualifications dont certaines ne remplissent plus aucun rĂ´le de direction et d’organisation : dans l’appareil de direction sociale et gouvernementale il existe toute une sĂ©rie d’emplois de caractère manuel et instrumental (fonction de pure exĂ©cution et non d’initiative, d’agents et non d’officiers ou de fonctionnaires). Mais il faut Ă©videmment faire cette distinction, comme il faudra en faire d’autres. En effet, mĂŞme du point de vue intrinsèque, il faut distinguer dans l’activitĂ© intellectuelle diffĂ©rents degrĂ©s qui, Ă  certains moments d’opposition extrĂŞme, donnent une vĂ©ritable diffĂ©rence qualitative : Ă  l’échelon le plus Ă©levĂ© il faudra placer les crĂ©ateurs des diverses sciences, de la philosophie, de l’art, etc. ; au plus bas, les plus humbles « administrateurs Â» et divulgateurs de la richesse intellectuelle dĂ©jĂ  existante, traditionnelle, accumulĂ©e10.

Dans le monde moderne, la catĂ©gorie des intellectuels, ainsi entendue, s’est dĂ©veloppĂ©e d’une façon prodigieuse. Le système social dĂ©mocratique bureaucratique a crĂ©Ă© des masses imposantes, pas toutes justifiĂ©es par les nĂ©cessitĂ©s sociales de la production, mĂŞme si elles sont justifiĂ©es par les nĂ©cessitĂ©s politiques du groupe fondamental, dominant. D'oĂą la conception de Loria11 du « travailleur Â» improductif (mais improductif par rĂ©fĂ©rence Ă  qui et Ă  quel mode de production ?) qui pourrait se justifier si l’on tient compte que ces masses exploitent leur situation pour se faire attribuer des portions Ă©normes du revenu national. La formation de masse a standardisĂ© les individus, tant dans leur qualification individuelle que dans leur psychologie, en dĂ©terminant l’apparition des mĂŞmes phĂ©nomènes que dans toutes les masses standardisĂ©es : concurrence qui crĂ©e la nĂ©cessitĂ© d’organisations professionnelles de dĂ©fense, chĂ´mage, surproduction de diplĂ´mĂ©s, Ă©migration, etc. (Int., pp. 3-10).

[1930-1932]

L'organisation de la culture đź”—

 L'organisation de l’école et de la culture đź”—

On peut observer en gĂ©nĂ©ral que, dans la civilisation moderne, toutes les activitĂ©s pratiques sont devenues si complexes et les sciences se sont tellement imbriquĂ©es dans la vie que chaque activitĂ© pratique tend Ă  crĂ©er une Ă©cole pour ses propres dirigeants et spĂ©cialistes, et par suite Ă  crĂ©er un groupe d’intellectuels du niveau le plus Ă©levĂ©, destinĂ©s Ă  enseigner dans ces Ă©coles. Ainsi, Ă  cĂ´tĂ© du type d’école qu’on pourrait appeler « humaniste Â» (c’est le type traditionnel le plus ancien, qui visait Ă  dĂ©velopper en chaque individu humain la culture gĂ©nĂ©rale encore indiffĂ©renciĂ©e, le pouvoir fondamental de penser et de savoir se diriger dans la vie), on a crĂ©Ă© tout un système d’écoles particulières de diffĂ©rents niveaux, pour des branches professionnelles entières ou pour des professions dĂ©jĂ  spĂ©cialisĂ©es et caractĂ©risĂ©es avec prĂ©cision. On peut mĂŞme dire que la crise scolaire qui sĂ©vit aujourd’hui est justement liĂ©e au fait que ce processus de diffĂ©renciation et de particularisation se produit dans le chaos, sans principes clairs et prĂ©cis, sans un plan bien Ă©tudiĂ© et consciemment Ă©tabli : la crise du programme et de l’organisation scolaire, autrement dit de l’orientation gĂ©nĂ©rale d’une politique de formation des cadres intellectuels modernes, est en grande partie un aspect et une complication de la crise organique plus globale et plus gĂ©nĂ©rale.

La division fondamentale de l’école en classique et professionnelle Ă©tait un schĂ©ma rationnel : l’école professionnelle pour les classes exĂ©cutantes, l’école classique pour les classes dominantes et les intellectuels. Le dĂ©veloppement de la base industrielle, tant en ville qu’à la campagne, suscitait un besoin croissant du nouveau type d’intellectuel urbain ; Ă  cĂ´tĂ© de l’école classique se dĂ©veloppa l’école technique (professionnelle mais non manuelle), ce qui mit en question le principe mĂŞme de l’orientation concrète de la culture gĂ©nĂ©rale, de l’orientation humaniste de la culture gĂ©nĂ©rale fondĂ©e sur la tradition grĂ©co-romaine. Cette orientation une fois mise en question, on peut dire qu’elle est liquidĂ©e ; car sa capacitĂ© formatrice se fondait en grande partie sur le prestige gĂ©nĂ©ral et traditionnellement indiscutĂ© d’une forme dĂ©terminĂ©e de civilisation.

La tendance actuelle est d’abolir tout type d’école « dĂ©sintĂ©ressĂ©e Â» (non immĂ©diatement intĂ©ressĂ©e) et formatrice, quitte Ă  en laisser subsister un modèle rĂ©duit pour une petite Ă©lite de messieurs et de dames qui n’ont pas de souci de se prĂ©parer un avenir professionnel. La tendance est de rĂ©pandre toujours davantage les Ă©coles professionnelles spĂ©cialisĂ©es dans lesquelles la destinĂ©e de l’élève et son activitĂ© future sont prĂ©dĂ©terminĂ©es. La crise aura une solution qui, rationnellement, devrait aller dans ce sens : Ă©cole initiale unique de culture gĂ©nĂ©rale, humaniste, formatrice, qui trouverait un juste Ă©quilibre entre le dĂ©veloppement de l’aptitude au travail manuel (technique, industriel) et le dĂ©veloppement de l’aptitude au travail intellectuel. De ce type d’école unique, Ă  travers des expĂ©riences rĂ©pĂ©tĂ©es d’orientation professionnelle, on passera Ă  l’une des Ă©coles spĂ©cialisĂ©es ou au travail productif.

Il faut garder prĂ©sente Ă  l’esprit la tendance qui s’accentue : chaque activitĂ© pratique tend Ă  se crĂ©er sa propre Ă©cole spĂ©cialisĂ©e, comme chaque activitĂ© intellectuelle tend Ă  se crĂ©er ses propres cercles de culture. Cercles qui jouent le rĂ´le d’institutions postscolaires spĂ©cialisĂ©es dans l’organisation des conditions permettant Ă  chacun de se tenir au courant des progrès rĂ©alisĂ©s dans sa propre branche scientifique.

On peut aussi observer que les organismes dĂ©libĂ©rants tendent toujours davantage Ă  distinguer dans leur activitĂ© deux aspects « organiques Â» : l’activitĂ© dĂ©libĂ©rative, qui leur est essentielle, et l’activitĂ© technico-culturelle consistant dans l’examen prĂ©alable par des experts et dans l’analyse scientifique prĂ©alable des problèmes qui doivent donner lieu Ă  dĂ©cision. Cette activitĂ© a dĂ©jĂ  crĂ©Ă© tout un corps bureaucratique de structure nouvelle : en plus des bureaux spĂ©cialisĂ©s oĂą le personnel compĂ©tent prĂ©pare le matĂ©riel technique pour les organismes dĂ©libĂ©rants, se crĂ©e un second corps de fonctionnaires plus ou moins « bĂ©nĂ©voles Â» et dĂ©sintĂ©ressĂ©s, choisis tour Ă  tour dans l’industrie, la banque, la finance. C'est lĂ  un des mĂ©canismes Ă  travers lesquels la bureaucratie de carrière avait fini par contrĂ´ler les rĂ©gimes dĂ©mocratiques et les parlements ; Ă  prĂ©sent le mĂ©canisme s’étend organiquement et absorbe dans son cercle les grands spĂ©cialistes de l’activitĂ© pratique privĂ©e, qui contrĂ´le ainsi et les rĂ©gimes et les bureaucraties. Il s’agit lĂ  d’un dĂ©veloppement organique nĂ©cessaire qui tend Ă  intĂ©grer le personnel spĂ©cialisĂ© dans la technique politique avec le personnel spĂ©cialisĂ© dans les questions concrètes d’administration des activitĂ©s pratiques essentielles des grandes et complexes sociĂ©tĂ©s nationales modernes : donc, toute tentative pour exorciser du dehors ces tendances ne produit d’autre rĂ©sultat que sermons moralisateurs et gĂ©missements rhĂ©toriques.

La question se pose de modifier la prĂ©paration du personnel technique politique, en complĂ©tant sa culture selon les nĂ©cessitĂ©s nouvelles, et d’élaborer de nouveaux types de fonctionnaires spĂ©cialisĂ©s capables de complĂ©ter collĂ©gialement l’activitĂ© dĂ©libĂ©rante. Le type traditionnel du « dirigeant Â» politique, prĂ©parĂ© seulement aux activitĂ©s juridico-formelles, devient anachronique et reprĂ©sente un danger pour la vie de l’Etat. Le dirigeant doit avoir ce minimum de culture gĂ©nĂ©rale technique qui lui permette, sinon de « crĂ©er Â» de façon autonome la solution juste, du moins de savoir arbitrer entre les solutions explorĂ©es par les experts et choisir alors celle qui est juste du point de vue « synthĂ©tique Â» de la technique politique.

Un type de collège dĂ©libĂ©rant qui cherche Ă  s’incorporer la compĂ©tence technique nĂ©cessaire pour Ĺ“uvrer Ă  des fins rĂ©alistes a Ă©tĂ© dĂ©crit ailleurs : il s’agit de ce qui se passe dans certaines rĂ©dactions de revues, qui fonctionnent en mĂŞme temps comme rĂ©dactions et comme cercles de culture. Le cercle critique collĂ©gialement et contribue ainsi Ă  Ă©laborer le travail de chaque rĂ©dacteur dont l’activitĂ© est organisĂ©e selon un plan et une division du travail rationnellement prĂ©vue. A travers la discussion et la critique collĂ©giale (faite de suggestions, de conseils, d’indications mĂ©thodologiques, critique constructive et orientĂ©e vers l’éducation rĂ©ciproque) qui permettent Ă  chacun de fonctionner en spĂ©cialiste dans son domaine pour complĂ©ter la compĂ©tence collective, on rĂ©ussit en rĂ©alitĂ© Ă  Ă©lever le niveau ou la capacitĂ© du mieux prĂ©parĂ© ; ce qui n’assure pas seulement Ă  la revue une collaboration toujours plus choisie et organique, mais crĂ©e en outre les conditions pour que naisse un groupe homogène d’intellectuels prĂŞts Ă  produire une activitĂ© « de librairie Â» (non seulement de publications occasionnelles et d’essais partiels, mais de travaux organiques d’ensemble).

Sans aucun doute, dans cette sorte d’activitĂ© collective, chaque travail produit de nouvelles capacitĂ©s et possibilitĂ©s de travail, puisqu’il crĂ©e des conditions de travail toujours plus organiques : fichiers, dĂ©pouillements bibliographiques, collection d’œuvres spĂ©cialisĂ©es fondamentales, etc. Cela demande une lutte rigoureuse contre les habitudes de dilettantisme, d’improvisation, les solutions « rhĂ©toriques Â» et dĂ©clamatoires. En particulier le travail doit ĂŞtre fait par Ă©crit, de mĂŞme que doivent ĂŞtre Ă©crites les critiques, en notes concises et succinctes ; ce qu’on peut obtenir en distribuant Ă  temps le matĂ©riel, etc. Ecrire les notes et les critiques est un principe didactique rendu nĂ©cessaire parce qu’il faut combattre les habitudes de prolixitĂ©, de dĂ©clamation et de paralogisme crĂ©Ă©es par la rhĂ©torique. Ce type de travail intellectuel est nĂ©cessaire pour faire acquĂ©rir aux autodidactes la discipline des Ă©tudes que procure une scolaritĂ© rĂ©gulière, pour tayloriser le travail intellectuel. Est utile dans le mĂŞme sens le principe des « anciens de Sainte Zita Â» dont parle De Sanctis dans ses souvenirs sur l’école napolitaine de Basilio Puoti : c’est-Ă -dire une certaine « stratification Â» des capacitĂ©s et aptitudes et la formation de groupes de niveaux sous la direction des plus expĂ©rimentĂ©s et des plus avancĂ©s, pour qu’ils accĂ©lèrent la prĂ©paration des plus retardĂ©s et des moins formĂ©s.

Un point important dans l’étude de l’organisation pratique de l’école unitaire concerne le cours de la scolaritĂ© dans ses divers niveaux conformes Ă  l’âge des Ă©lèves, Ă  leur dĂ©veloppement intellectuel et moral et aux fins que l’école elle-mĂŞme veut atteindre. L'Ă©cole unitaire ou de formation humaniste (ce terme d’humanisme entendu au sens large et non seulement dans son sens traditionnel) ou de culture gĂ©nĂ©rale, devrait se proposer d’insĂ©rer les jeunes dans l’activitĂ© sociale après les avoir conduits Ă  un certain niveau de maturitĂ© et de capacitĂ© pour la crĂ©ation intellectuelle et pratique, et d’autonomie dans l’orientation et l’initiative. La fixation de l’âge scolaire obligatoire dĂ©pend des conditions Ă©conomiques gĂ©nĂ©rales, car celles-ci peuvent contraindre Ă  demander aux jeunes et aux enfants un certain apport productif immĂ©diat. L'Ă©cole unitaire exige que l’Etat puisse assumer les dĂ©penses qui sont aujourd’hui Ă  la charge des familles pour l’entretien des Ă©lèves, c’est-Ă -dire qu’il transforme de fond en comble le budget du ministère de l’Education nationale, en l’étendant de façon inouĂŻe et en le compliquant : toute la fonction d’éducation et de formation des nouvelles gĂ©nĂ©rations cesse d’être privĂ©e pour devenir publique, car ainsi seulement elle peut englober toutes les gĂ©nĂ©rations sans divisions de groupes ou de castes. Mais cette transformation de l’activitĂ© scolaire demande un dĂ©veloppement inouĂŻ de l’organisation pratique de l’école, c’est-Ă -dire des bâtiments, du matĂ©riel scientifique, du corps enseignant, etc.

En particulier le corps enseignant devrait être plus nombreux, car l’efficacité de l’école est d’autant plus grande et intense que le rapport entre maître et élèves est plus petit, ce qui renvoie à d’autres problèmes dont la solution n’est ni facile ni rapide. Même la question des bâtiments n’est pas simple, parce que ce type d’école devrait être un collège avec dortoirs, réfectoires, bibliothèques spécialisées, salles adaptées aux travaux de séminaires, etc. C'est pourquoi, au début, ce nouveau type d’école devra être et ne pourra être que réservé à des groupes restreints, à des jeunes choisis par concours ou désignés, sous leur responsabilité, par des institutions appropriées.

L'Ă©cole unitaire devrait correspondre Ă  la pĂ©riode reprĂ©sentĂ©e aujourd’hui par les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires et moyennes, rĂ©organisĂ©es non seulement pour le contenu et la mĂ©thode d’enseignement, mais aussi pour la disposition des diffĂ©rents niveaux de la scolaritĂ©. Le premier degrĂ© Ă©lĂ©mentaire ne devrait pas dĂ©passer trois ou quatre annĂ©es et, Ă  cĂ´tĂ© de l’enseignement des premières notions « instrumentales Â» de l’instruction - lire, Ă©crire, compter, gĂ©ographie, histoire -, il devrait dĂ©velopper spĂ©cialement le domaine aujourd’hui nĂ©gligĂ© des « droits et devoirs Â» ; c’est-Ă -dire les premières notions de l’Etat et de la SociĂ©tĂ©, entant qu’élĂ©ments primordiaux d’une nouvelle conception du monde qui entre en lutte avec les conceptions donnĂ©es parles divers milieux sociaux traditionnels, conceptions qu’on peut appeler folkloriques. Le problème didactique Ă  rĂ©soudre est de tempĂ©rer et fĂ©conder l’orientation dogmatique qui ne peut pas ne pas ĂŞtre propre Ă  ces premières annĂ©es. Le reste du cursus ne devrait pas durer plus de six ans, de sorte qu’à quinze-seize ans, on devrait pouvoir avoir franchi tous les degrĂ©s de l’école unitaire.

On peut objecter qu’un tel cursus est trop fatigant par sa rapiditĂ©, si l’on veut atteindre effectivement les rĂ©sultats que l’actuelle organisation de l’école classique se propose mais n’atteint pas. On peut dire pourtant que le complexe de la nouvelle organisation devra contenir en lui-mĂŞme les Ă©lĂ©ments gĂ©nĂ©raux qui font qu’aujourd’hui, pour une partie des Ă©lèves au moins, le cursus est au contraire trop lent. Quels sont ces Ă©lĂ©ments ? Dans une sĂ©rie de familles, en particulier celles des couches intellectuelles, les enfants trouvent dans la vie familiale une prĂ©paration, un prolongement et un complĂ©ment de la vie scolaire ; ils absorbent, comme on dit, dans « l’air Â» quantitĂ© de notions et d’attitudes qui facilitent la scolaritĂ© proprement dite : ils connaissent dĂ©jĂ  et dĂ©veloppent la connaissance de la langue littĂ©raire, c’est-Ă -dire le moyen d’expression et de connaissance, techniquement supĂ©rieur aux moyens possĂ©dĂ©s par la population scolaire moyenne de six Ă  douze ans. C'est ainsi que les Ă©lèves de la ville, par le seul fait de vivre en ville, ont absorbĂ© dès avant six ans quantitĂ© de notions et d’attitudes qui rendent la scolaritĂ© plus facile, plus profitable et plus rapide. Dans l’organisation interne de l’école unitaire doivent ĂŞtre crĂ©Ă©es au moins les principales de ces conditions, outre le fait, qui est Ă  supposer, que parallèlement Ă  l’école unitaire se dĂ©velopperait un rĂ©seau de jardins d’enfants et autres institutions dans lesquelles, mĂŞme avant l’âge scolaire, les petits enfants seraient habituĂ©s Ă  une certaine discipline collective et pourraient acquĂ©rir des notions et des habitudes prĂ©scolaires. En fait, l’école unitaire devrait ĂŞtre organisĂ©e comme un collège avec une vie collective diurne et nocturne, libĂ©rĂ©e des formes actuelles de discipline hypocrite et mĂ©canique, et l’étude devrait se faire collectivement, avec l’aide des maĂ®tres et des meilleurs Ă©lèves, mĂŞme pendant les heures de travail dit individuel, etc.

Le problème fondamental se pose pour la phase du cursus actuel reprĂ©sentĂ© aujourd’hui par le lycĂ©e, phase qui aujourd’hui ne se diffĂ©rencie en rien, comme type d’enseignement, des classes prĂ©cĂ©dentes ; sinon par la supposition abstraite d’une plus grande maturitĂ© intellectuelle et morale de l’élève, conforme Ă  son âge plus avancĂ© et Ă  l’expĂ©rience prĂ©cĂ©demment accumulĂ©e.

En fait, entre le lycĂ©e et l’universitĂ© -c’est-Ă -dire entre l’école proprement dite et la vie -il y a aujourd’hui un saut, une vĂ©ritable solution de continuitĂ©, et non un passage rationnel de la quantitĂ© (âge) Ă  la qualitĂ© (maturitĂ© intellectuelle et morale). De l’enseignement presque purement dogmatique, dans lequel la mĂ©moire joue un grand rĂ´le, on passe Ă  la phase crĂ©atrice ou au travail autonome et indĂ©pendant ; de l’école avec discipline d’étude imposĂ©e et contrĂ´lĂ©e de façon autoritaire, on passe Ă  une phase d’étude ou de travail professionnel oĂą l’autodiscipline intellectuelle et l’autonomie morale sont thĂ©oriquement illimitĂ©es. Et cela arrive tout de suite après la crise de la pubertĂ©, quand la fougue des passions instinctives et Ă©lĂ©mentaires n’a pas encore fini de lutter avec les freins du caractère et de la conscience morale en formation. De plus, en Italie, oĂą dans les universitĂ©s le principe du travail de « sĂ©minaire Â» n’est pas rĂ©pandu, le passage est encore plus brusque et mĂ©canique.

Il en rĂ©sulte que, dans l’école unitaire, la phase ultime doit ĂŞtre conçue et organisĂ©e comme la phase dĂ©cisive oĂą l’on tend Ă  crĂ©er les valeurs fondamentales de l’ « humanisme Â», l’auto-discipline intellectuelle et l’autonomie morale nĂ©cessaires pour la spĂ©cialisation ultĂ©rieure, qu’elle soit de caractère scientifique (Ă©tudes universitaires) ou de caractère immĂ©diatement pratico-productif (industrie, bureaucratie, organisation des Ă©changes, etc.). L'Ă©tude et l’apprentissage des mĂ©thodes crĂ©atrices dans la vie doivent commencer dans cette ultime phase de l’école, ne doivent plus ĂŞtre un monopole de l’universitĂ© ni ĂŞtre laissĂ©s au hasard de la vie pratique : cette phase de la scolaritĂ© doit dĂ©jĂ  contribuer Ă  dĂ©velopper dans les individus l’élĂ©ment de la responsabilitĂ© autonome, doit ĂŞtre une Ă©cole crĂ©atrice. Il convient de distinguer entre Ă©cole crĂ©atrice et Ă©cole active, mĂŞme sous la forme que lui donne la mĂ©thode Dalton. Toute l’école unitaire est Ă©cole active, mĂŞme s’il faut poser des limites aux idĂ©ologies libertaires dans ce domaine et revendiquer avec une certaine Ă©nergie le devoir pour les gĂ©nĂ©rations adultes, c’est-Ă -dire pour l’Etat, de « conformer Â» les nouvelles gĂ©nĂ©rations. On en est encore Ă  la phase romantique de l’école active, phase dans laquelle les Ă©lĂ©ments de lutte contre l’école mĂ©canique et jĂ©suitique se sont dilatĂ©s de façon malsaine, pour des motifs conflictuels et polĂ©miques : il convient d’entrer dans la phase « classique Â», rationnelle, de trouver dans les buts Ă  atteindre la source naturelle pour Ă©laborer les mĂ©thodes et les formes.

L'Ă©cole crĂ©atrice est le couronnement de l’école active : dans la première phase on tend Ă  discipliner, donc aussi Ă  niveler, Ă  obtenir une certaine espèce de « conformisme Â» qu’on peut appeler « dynamique Â» ; dans la phase crĂ©atrice, sur la base dĂ©jĂ  acquise de la « collectivisation Â» du type social, on tend Ă  l’expansion de la personnalitĂ©, devenue autonome et responsable, mais avec une conscience morale et sociale solide et homogène. Ainsi, Ă©cole crĂ©atrice ne veut pas dire Ă©cole d’ « inventeurs et dĂ©couvreurs Â» ; il s’agit d’une phase et d’une mĂ©thode de recherche et de connaissance, et non d’un « programme Â» prĂ©dĂ©terminĂ© avec obligation Ă  l’originalitĂ© et Ă  l’innovation Ă  tout prix. Il s’agit d’un apprentissage qui a lieu spĂ©cialement par un effort spontanĂ© et autonome du disciple, le maĂ®tre exerçant seulement une fonction de guide amical comme cela se passe ou devrait se passer Ă  l’universitĂ©. DĂ©couvrir par soi-mĂŞme, sans suggestion ni aide extĂ©rieure, c’est crĂ©ation, mĂŞme si la vĂ©ritĂ© n’est pas neuve, et cela montre qu’on possède la mĂ©thode ; cela indique qu’en tout cas on est entrĂ© dans une phase de maturitĂ© intellectuelle permettant de dĂ©couvrir des vĂ©ritĂ©s nouvelles. C'est pourquoi dans cette phase l’activitĂ© scolaire fondamentale se dĂ©roulera dans les sĂ©minaires, dans les bibliothèques, dans les laboratoires expĂ©rimentaux ; c’est dans cette phase qu’on recueillera les indications organiques pour l’orientation professionnelle.

L'avènement de l’école unitaire signifie le début de nouveaux rapports entre travail intellectuel et travail industriel non seulement à l’école, mais dans toute la vie sociale. Le principe unitaire se reflètera donc dans tous les organismes de culture, en les transformant et en leur donnant un nouveau contenu (Int., pp. 97-103).

[1930]

 Problème de la nouvelle fonction que pourront remplir les universitĂ©s et les acadĂ©mies đź”—

Aujourd’hui, ces deux institutions sont indépendantes l’une de l’autre et les Académies sont le symbole, qu’on raille souvent avec raison, de la séparation qui existe entre la haute culture et la vie, entre les intellectuels et le peuple. (D'où un certain succès que connurent les futuristes dans leur première période de Sturm und Drang12 anti-académique, anti-traditionaliste, etc.).

Dans un nouvel Ă©quilibre de rapports entre la vie et la culture, entre le travail intellectuel et le travail industriel, les AcadĂ©mies devraient devenir l’organisation culturelle (de systĂ©matisation, d’expansion et de crĂ©ation intellectuelle) des Ă©lĂ©ments qui après l’école unitaire passeront au travail professionnel, et un terrain de rencontre entre eux et les universitaires. Les Ă©lĂ©ments sociaux employĂ©s dans un travail professionnel ne doivent pas sombrer dans la passivitĂ© intellectuelle ; ils doivent avoir Ă  leur disposition (par une initiative collective et non particulière, comme fonction sociale organique reconnue de nĂ©cessitĂ© et d’utilitĂ© publiques) des instituts spĂ©cialisĂ©s dans toutes les branches de la recherche et du travail scientifiques. Ils pourront y collaborer et y trouveront tout ce qui sera nĂ©cessaire pour toute forme d’activitĂ© culturelle qu’ils voudront entreprendre.

L'organisation acadĂ©mique devra ĂŞtre refondue et vivifiĂ©e de fond en comble. Il y aura une centralisation territoriale de compĂ©tences et de spĂ©cialisations : des centres nationaux auxquels s’adjoindront les grandes institutions existantes, des sections rĂ©gionales et provinciales et des cercles locaux, urbains et ruraux. Les sections correspondent aux compĂ©tences culturelles et scientifiques ; elles seront toutes reprĂ©sentĂ©es dans les centres supĂ©rieurs et seulement en partie dans les cercles locaux. Unifier les diffĂ©rents types d’organisation culturelle existants : AcadĂ©mies, Instituts de culture, cercles de philologie, etc. IntĂ©grer le travail acadĂ©mique traditionnel (qui s’emploie surtout Ă  systĂ©matiser le savoir passĂ© ou qui cherche Ă  fixer la moyenne de la pensĂ©e nationale pour guider l’activitĂ© intellectuelle) Ă  des activitĂ©s liĂ©es Ă  la vie collective, au monde de la production et du travail. On contrĂ´lera les confĂ©rences industrielles, l’activitĂ© de l’organisation scientifique du travail, les cabinets expĂ©rimentaux des usines, etc. On construira un mĂ©canisme pour sĂ©lectionner et faire progresser les capacitĂ©s individuelles de la masse du peuple, qui aujourd’hui sont sacrifiĂ©es et s’égarent en erreurs et en tentatives sans issue. Chaque cercle local devra nĂ©cessairement comporter sa section de sciences morales et politiques et au fur et Ă  mesure, organiser les autres sections spĂ©ciales pour discuter des aspects techniques des problèmes industriels agraires, d’organisation et de rationalisation du travail, Ă  l’usine, aux champs 'et dans les bureaux, etc. Des congrès pĂ©riodiques de divers degrĂ©s feront connaĂ®tre les plus capables.

Il serait utile d’avoir le catalogue complet des AcadĂ©mies et des autres organisations culturelles qui existent aujourd’hui ainsi que des sujets qui sont de prĂ©fĂ©rence traitĂ©s dans leurs travaux et publiĂ©s dans leurs « Annales Â» ; il s’agit lĂ  en grande partie de cimetières de la culture, pourtant ces institutions ont aussi une fonction dans la psychologie des classes dirigeantes.
La collaboration de ces organismes avec les universités devrait être étroite ainsi qu’avec toutes les écoles supérieures spécialisées, de tout genre (militaires, navales, etc.). Le but est d’obtenir une centralisation et une impulsion de la culture nationale qui seraient supérieures à celles obtenues par l’Eglise catholique13 (Int., pp. 103-105).

[1930]

Pour la recherche du principe Ă©ducatif đź”—

La coupure dĂ©terminĂ©e par la rĂ©forme Gentile14 entre l’école Ă©lĂ©mentaire et moyenne d’une part, et l’école supĂ©rieure d’autre part. Avant la rĂ©forme une semblable coupure n’existait de façon très marquĂ©e qu’entre l’école professionnelle d’une part et les Ă©coles moyennes et supĂ©rieures d’autre part ; l’école Ă©lĂ©mentaire Ă©tait placĂ©e dans une sorte de limbe par certains de ses caractères particuliers.

Dans les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires deux Ă©lĂ©ments se prĂŞtaient Ă  l’éducation et Ă  la formation des enfants : les premières notions des sciences naturelles et les notions des droits et devoirs du citoyen. Les notions scientifiques devaient servir Ă  introduire l’enfant dans la societas rerum15, les droits et devoirs dans la vie de l’Etat et dans la sociĂ©tĂ© civile. Les notions scientifiques entraient en lutte contre la conception magique du monde et de la nature que l’enfant absorbe dans un milieu imprĂ©gnĂ© de folklore, comme les notions de droits et devoirs entraient en lutte contre les tendances Ă  la barbarie individualiste et particulariste, qui est elle aussi un aspect du folklore. L'Ă©cole, par son enseignement, lutte contre le folklore, contre toutes les sĂ©dimentations traditionnelles de conceptions du monde pour rĂ©pandre une conception plus moderne dont les Ă©lĂ©ments primitifs et fondamentaux sont fournis par l’apprentissage : des lois de la nature comme chose objective et rebelle, Ă  quoi il faut s’adapter pour les dominer ; des lois de la sociĂ©tĂ© civile et de l’Etat qui sont produites par une activitĂ© humaine, qui sont Ă©tablies par l’homme et que l’homme peut changer en vue de son dĂ©veloppement collectif ; la loi civile et d’Etat dispose les hommes de la façon historiquement la plus apte Ă  dominer les lois de la nature, c’est-Ă -dire Ă  faciliter leur travail : manière propre Ă  l’homme de participer activement Ă  la vie de la nature pour la transformer et la socialiser toujours davantage, en profondeur et en extension. On peut donc dire que le principe Ă©ducatif qui fondait les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires Ă©tait le concept de travail, qui ne peut se rĂ©aliser dans toute sa puissance d’expansion et de productivitĂ© sans une connaissance exacte et rĂ©aliste des lois de la nature et sans un ordre lĂ©gal qui règle organiquement les rapports des hommes entre eux, ordre qui doit ĂŞtre respectĂ© par convention spontanĂ©e et non seulement parce qu’il est imposĂ© de l’extĂ©rieur, par nĂ©cessitĂ© qu’on reconnaĂ®t et se propose Ă  soi-mĂŞme comme libertĂ© et non par pure coercition. Le concept et le fait du travail (de l’activitĂ© thĂ©orico-pratique) est le principe Ă©ducatif immanent Ă  l’école Ă©lĂ©mentaire puisque c’est par le travail que l’ordre social et Ă©tatique (droits et devoirs) est introduit dans l’ordre naturel et identifiĂ© Ă  lui. Le concept de l’équilibre entre ordre social et ordre naturel sur la base du travail, de l’activitĂ© thĂ©orico-pratique de l’homme, crĂ©e les premiers Ă©lĂ©ments d’une intuition du monde libĂ©rĂ©e de toute magie et sorcellerie, et fournit le point d’appui pour le dĂ©veloppement ultĂ©rieur d’une conception historique, dialectique du monde, pour comprendre le mouvement et le devenir, pour Ă©valuer la somme d’efforts et de sacrifices que le prĂ©sent a coĂ»tĂ© au passĂ© et que l’avenir coĂ»te au prĂ©sent, pour concevoir l’actualitĂ© comme synthèse du passĂ©, de toutes les gĂ©nĂ©rations passĂ©es, se projetant dans le futur. C'est lĂ  le fondement de l’école Ă©lĂ©mentaire ; qu’il ait portĂ© tous ses fruits, que dans le corps enseignant ait Ă©tĂ© prĂ©sente la conscience de sa tâche et du contenu philosophique de sa tâche, c’est une autre question, liĂ©e Ă  la critique du niveau de conscience civique de toute la nation, dont le corps enseignant n’était qu’une expression, et encore appauvrie, certes pas une avant-garde.

Il n’est pas tout Ă  fait exact que l’instruction ne soit pas en mĂŞme temps Ă©ducation. avoir trop insistĂ© sur cette distinction a Ă©tĂ© une grave erreur de la pĂ©dagogie idĂ©aliste, et l’on en voit dĂ©jĂ  les effets dans l’école rĂ©organisĂ©e par cette pĂ©dagogie. Pour que l’instruction ne fĂ»t pas en mĂŞme temps Ă©ducation, il faudrait que le disciple fĂ»t une pure passivitĂ©, un « rĂ©cipient mĂ©canique Â» de notions abstraites, chose absurde et d’ailleurs « abstraitement Â» niĂ©e par les tenants de la pure Ă©ducativitĂ©, prĂ©cisĂ©ment, contre la pure instruction mĂ©canique. Le « certain Â» devient « vrai Â» 16 dans la conscience de l’enfant. Mais la conscience de l’enfant n’est pas quelque chose d’ « individuel Â» (et encore moins d’individualisĂ©), elle est le reflet de la fraction de la sociĂ©tĂ© civile Ă  laquelle l’enfant participe, des rapports sociaux tels qu’ils se nouent dans la famille, le voisinage, le village, etc. La conscience individuelle de la très grande majoritĂ© des enfants reflète des rapports civils et culturels divers et s’opposant Ă  ceux qui sont reprĂ©sentĂ©s par les programmes scolaires : le « certain Â» d’une culture avancĂ©e devient « vrai Â» dans le cadre d’une culture fossilisĂ©e et anachronique, il n’y a pas d’unitĂ© entre l’école et la vie, c’est pourquoi il n’y a pas d’unitĂ© entre l’instruction et l’éducation. On peut donc dire qu’à l’école le lien instruction-Ă©ducation ne peut ĂŞtre reprĂ©sentĂ© que par le travail vivant du maĂ®tre, dans la mesure oĂą le maĂ®tre est conscient des contradictions entre le type de sociĂ©tĂ© et de culture qu’il reprĂ©sente et le type de sociĂ©tĂ© et de culture reprĂ©sentĂ© par les Ă©lèves, conscient de sa tâche qui consiste Ă  accĂ©lĂ©rer et discipliner chez l’enfant une formation conforme au type supĂ©rieur en lutte avec le type infĂ©rieur. Si le corps enseignant est dĂ©ficient et si l’on brise le lien instruction-Ă©ducation pour rĂ©soudre le problème de l’enseignement schĂ©matiquement, sur le papier, en exaltant l’éducativitĂ©, l’œuvre du maĂ®tre en deviendra encore plus mĂ©diocre : on aura une Ă©cole rhĂ©torique, sans sĂ©rieux, parce qu’il y manquera la matĂ©rialitĂ© physique du certain, et le vrai sera une vĂ©ritĂ© en paroles, rhĂ©torique justement.

La dĂ©gĂ©nĂ©rescence est encore plus visible Ă  l’école moyenne pour les cours de littĂ©rature et de philosophie. Avant, les Ă©lèves se constituaient au moins un certain « bagage Â» ou « Ă©quipement Â» (comme on voudra) de notions concrètes maintenant que le maĂ®tre doit ĂŞtre surtout un philosophe et un esthète, l’élève nĂ©glige les notions concrètes et « se remplit la tĂŞte Â» de formules et de mots qui, la plupart du temps, n’ont pas de sens pour lui et sont tout de suite oubliĂ©s. La lutte contre la vieille Ă©cole Ă©tait juste, mais la rĂ©forme n’était pas si simple qu’on le croyait, il ne s’agissait pas de schĂ©mas programmatiques, mais d’hommes, et non des hommes qui sont directement des maĂ®tres, mais de tout le complexe social dont les hommes sont l’expression. En rĂ©alitĂ© un enseignant mĂ©diocre peut rĂ©ussir Ă  rendre les Ă©lèves plus instruits, il ne rĂ©ussira pas Ă  les rendre plus cultivĂ©s, il accomplira avec scrupule et conscience bureaucratique la partie mĂ©canique de l’enseignement et l’élève, si c’est un cerveau actif, organisera pour son propre compte, et avec l’aide de son milieu social, le « bagage Â» accumulĂ©. Avec les nouveaux programmes, qui coĂŻncident avec un abaissement gĂ©nĂ©ral du niveau du corps enseignant, il n’y aura plus du tout de « bagage Â» Ă  organiser. Les nouveaux programmes auraient dĂ» abolir complètement les examens ; passer un examen, aujourd’hui, doit ĂŞtre terriblement plus un « jeu de hasard Â» qu’autrefois. Une date est toujours une date, quel que soit l’examinateur, et une « dĂ©finition Â» est toujours une dĂ©finition, mais un jugement, une analyse esthĂ©tique ou philosophique ?

L'efficacitĂ© Ă©ducative de la vieille Ă©cole moyenne italienne, telle que l’avait organisĂ©e la vieille loi Casati, n’était pas Ă  chercher (ou Ă  nier) dans la volontĂ© expresse d’être ou non Ă©cole Ă©ducatrice, mais dans le fait que son organisation et ses programmes Ă©taient l’expression d’un mode traditionnel de vie intellectuelle et morale, d’un climat culturel rĂ©pandu dans toute la sociĂ©tĂ© italienne par de très anciennes traditions. Un tel climat et un tel mode de vie sont entrĂ©s en agonie, et l’école s’est dĂ©tachĂ©e de la vie : c’est ce qui a dĂ©terminĂ© la crise de l’école. Critiquer les programmes et l’organisation disciplinaire de l’école, cela signifie moins que rien si l’on ne tient pas compte de telles conditions. Ceci nous ramène Ă  la participation rĂ©ellement active de l’élève Ă  l’école, participation qui ne peut exister que si l’école est liĂ©e Ă  la vie. Quant aux nouveaux programmes, plus ils affirment et thĂ©orisent l’activitĂ© du disciple et sa collaboration active au travail de l’enseignant, plus ils sont prĂ©vus comme si le disciple Ă©tait une pure passivitĂ©.

Dans la vieille Ă©cole l’étude grammaticale des langues latine et grecque, jointe Ă  l’étude des littĂ©ratures et des histoires politiques respectives, Ă©tait un principe Ă©ducatif dans la mesure oĂą l’idĂ©al humaniste, qui s’incarne dans Athènes et Rome, Ă©tait rĂ©pandu dans toute la sociĂ©tĂ©, Ă©tait un Ă©lĂ©ment essentiel de la vie et de la culture nationales. MĂŞme le caractère mĂ©canique de l’étude grammaticale Ă©tait vivifiĂ© par la perspective culturelle. Les notions particulières n’étaient pas apprises en vue d’un but immĂ©diat pratico-professionnel : le but apparaissait dĂ©sintĂ©ressĂ© parce que l’intĂ©rĂŞt Ă©tait le dĂ©veloppement intĂ©rieur de la personnalitĂ©, la formation du caractère Ă  travers l’absorption et l’assimilation de tout le passĂ© culturel de la civilisation europĂ©enne moderne. On n’apprenait pas le latin et le- grec pour les parler, pour devenir employĂ© d’hĂ´tel, interprète, correspondant commercial. On les apprenait pour connaĂ®tre la civilisation des deux peuples, prĂ©supposĂ© nĂ©cessaire Ă  la civilisation moderne, c’est-Ă -dire pour ĂŞtre soi-mĂŞme et se connaĂ®tre soi-mĂŞme en pleine conscience. Les langues latine et grecque Ă©taient apprises selon la grammaire, mĂ©caniquement, mais il y a beaucoup d’injustice et d’impropriĂ©tĂ© dans l’accusation de mĂ©canisme et d’ariditĂ©. On a affaire Ă  de jeunes enfants auxquels il importe de faire acquĂ©rir certaines habitudes de diligence, d’exactitude, de bonne tenue mĂŞme physique, de concentration psychique sur des sujets dĂ©terminĂ©s, habitudes qu’on ne peut acquĂ©rir sans rĂ©pĂ©tition mĂ©canique d’actes disciplinĂ©s et mĂ©thodiques. Un savant de quarante ans serait-il capable de rester seize heures de suite assis Ă  son bureau s’il n’avait dès l’enfance Ă©tĂ© contraint, par coercition mĂ©canique, d’adopter les habitudes psycho-physiques appropriĂ©es ? Si l’on veut sĂ©lectionner de grands hommes de science, c’est encore par lĂ  qu’il faut commencer, et c’est sur tout le domaine scolaire qu’il faut faire pression pour rĂ©ussir Ă  faire Ă©merger ces milliers ou ces centaines, ou ne serait-ce que ces douzaines de savants de grand talent, dont toute civilisation a besoin (mĂŞme si l’on peut faire de grands progrès dans ce domaine, Ă  l’aide des crĂ©dits scientifiques adĂ©quats, sans revenir aux mĂ©thodes scolaires des jĂ©suites).

On apprend le latin (ou mieux, on Ă©tudie le latin), on l’analyse jusqu’à ses subdivisions les plus Ă©lĂ©mentaires, on l’analyse comme une chose morte, c’est vrai, mais toute analyse faite par un enfant ne peut porter que sur des choses mortes ; d’autre part, il ne faut pas oublier que lĂ  oĂą cette Ă©tude est faite sous cette forme, la vie des Romains est un mythe qui, dans une certaine mesure, a dĂ©jĂ  intĂ©ressĂ© l’enfant et l’intĂ©resse, si bien que dans ce qui est mort est prĂ©sente une plus grande vie. Et puis, la langue est morte, est analysĂ©e comme une chose inerte, comme un cadavre sur la table de dissection, mais elle revit continuellement dans les exemples, dans les narrations. Pourrait-on Ă©tudier de la mĂŞme façon l’italien ? Impossible ; aucune langue vivante ne pourrait ĂŞtre Ă©tudiĂ©e comme le latin, cela serait et semblerait absurde. Aucun enfant ne connaĂ®t le latin quand il en commence l’étude par une telle mĂ©thode analytique. Une langue vivante pourrait ĂŞtre connue et il suffirait qu’un seul enfant la connaisse pour rompre le charme : tous iraient Ă  l’école Berlitz, tout de suite. Le latin (le grec aussi) se prĂ©sente Ă  l’imagination comme un mythe, mĂŞme pour l’enseignant. On n’étudie pas le latin pour apprendre le latin ; depuis longtemps, en vertu d’une tradition culturelle-scolaire dont on pourrait rechercher l’origine et le dĂ©veloppement, on Ă©tudie le latin comme Ă©lĂ©ment d’un programme scolaire idĂ©al, Ă©lĂ©ment qui rĂ©sume et satisfait toute une sĂ©rie d’exigences pĂ©dagogiques et psychologiques ; on l’étudie pour habituer les enfants Ă  Ă©tudier d’une façon dĂ©terminĂ©e, Ă  analyser un corps historique qu’on peut traiter comme un cadavre constamment rappelĂ© Ă  la vie ; pour les habituer Ă  raisonner, Ă  abstraire schĂ©matiquement tout en Ă©tant capables de redescendre de l’abstraction Ă  la vie rĂ©elle immĂ©diate, pour voir dans chaque fait ou chaque donnĂ©e ce qu’il a de gĂ©nĂ©ral et ce qu’il a de particulier, le concept et l’individu. Et la constante comparaison entre le latin et la langue qu’on parle, que ne signifie-t-elle pas du point de vue Ă©ducatif ? La distinction et l’identification des mots et des concepts, toute la logique formelle avec les contradictions des opposĂ©s et l’analyse des diffĂ©rents, avec le mouvement historique de l’ensemble linguistique qui se modifie dans le temps, qui a un devenir et n’est pas seulement une entitĂ© statique. Pendant les huit ans de gymnase-lycĂ©e17. on Ă©tudie toute la langue historiquement rĂ©elle, après l’avoir vue photographiĂ©e dans un instant abstrait sous forme de grammaire : on l’étudie depuis Ennius (et mĂŞme depuis les termes des fragments des Douze Tables)jusqu’à Phèdre et aux auteurs chrĂ©tiens ; un processus historique est analysĂ© de sa naissance Ă  sa mort dans le temps, mort apparente puisqu’on sait que l’italien, auquel le latin est continuellement confrontĂ©, est du latin moderne. On Ă©tudie la grammaire d’une certaine Ă©poque, une abstraction, le vocabulaire d’une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e, mais on Ă©tudie (par comparaison) la grammaire et le vocabulaire de chaque auteur dĂ©terminĂ©, et la signification de chaque terme dans chaque « pĂ©riode Â» (stylistique) dĂ©terminĂ©e, on dĂ©couvre ainsi que la grammaire et le vocabulaire de Phèdre ne sont pas ceux de CicĂ©ron, ni ceux de Plaute ou de Lactance et Tertullien, qu’un mĂŞme assemblage de sons n’a pas la mĂŞme signification Ă  diffĂ©rentes Ă©poques, chez diffĂ©rents Ă©crivains. On compare continuellement le latin et l’italien ; mais chaque mot est un concept, une image dont la coloration varie selon les temps et les personnes dans chacune des deux langues comparĂ©es. On Ă©tudie l’histoire littĂ©raire des livres Ă©crits dans cette langue, l’histoire politique, les hauts faits des hommes qui ont parlĂ© cette langue. Tout ce complexe organique dĂ©termine l’éducation du jeune homme, du fait qu’il a parcouru, ne serait-ce que matĂ©riellement, cet itinĂ©raire avec ces Ă©tapes, etc. Il s’est plongĂ© dans l’histoire, il a acquis une intuition historiciste du monde et de la vie, qui devient une seconde nature, presque une spontanĂ©itĂ©, parce qu’elle n’a pas Ă©tĂ© inculquĂ©e de façon pĂ©dantesque, par une « volontĂ© Â» extrinsèquement Ă©ducative. Cette Ă©tude Ă©duquait sans en avoir la volontĂ© expressĂ©ment dĂ©clarĂ©e, avec le minimum d’intervention c Ă©ducatrice Â» de l’enseignant : elle Ă©duquait parce qu’elle instruisait. Des expĂ©riences logiques, artistiques, psychologiques Ă©taient faites sans « y rĂ©flĂ©chir Â», sans se regarder continuellement dans la glace, et surtout Ă©tait faite une grande expĂ©rience « synthĂ©tique Â», philosophique, de dĂ©veloppement historico-rĂ©el. Cela ne veut pas dire (et le penser serait stupide) que le latin et le grec, comme tels, aient des vertus intrinsèquement thaumaturgiques dans le domaine Ă©ducatif. C'est toute la tradition culturelle, vivante aussi et surtout hors de l’école, qui, dans un milieu donnĂ©, produit de telles consĂ©quences. On voit d’ailleurs comment, une fois changĂ©e la traditionnelle intuition de la culture, l’école est entrĂ©e en crise, et est entrĂ©e en crise l’étude du latin et du grec.

Il faudra remplacer le latin et le grec comme point d’appui de l’école formatrice et on les remplacera, mais il ne sera pas facile de disposer la nouvelle matière ou la nouvelle sĂ©rie de matières dans un ordre didactique qui donne des rĂ©sultats Ă©quivalents pour l’éducation et la formation gĂ©nĂ©rale de la personnalitĂ©, depuis l’enfance jusqu’au seuil du choix professionnel. En effet, dans cette pĂ©riode les Ă©tudes ou la majeure partie des Ă©tudes doivent ĂŞtre dĂ©sintĂ©ressĂ©es (ou apparaĂ®tre telles Ă  ceux qui apprennent), autrement dit ne pas avoir de buts pratiques immĂ©diats ou trop immĂ©diats, elles doivent ĂŞtre formatrices mĂŞme si elles sont « instructives Â», c’est-Ă -dire riches de notions concrètes. Dans l’école actuelle, la crise profonde de la tradition culturelle, de la conception de la vie et de l’homme entraĂ®ne un processus de dĂ©gĂ©nĂ©rescence progressive : les Ă©coles de type professionnel, c’est-Ă -dire prĂ©occupĂ©es de satisfaire des intĂ©rĂŞts pratiques immĂ©diats, prennent l’avantage sur l’école formatrice, immĂ©diatement dĂ©sintĂ©ressĂ©e. L'aspect le plus paradoxal, c’est que ce nouveau type d’école paraĂ®t dĂ©mocratique et est prĂ´nĂ© comme tel, alors qu’elle est au contraire destinĂ©e non seulement Ă  perpĂ©tuer les diffĂ©rences sociales, mais Ă  les cristalliser Ă  la chinoise18.

L'Ă©cole traditionnelle a Ă©tĂ© oligarchique parce que destinĂ©e Ă  la nouvelle gĂ©nĂ©ration des groupes dirigeants, destinĂ©e Ă  son tour Ă  devenir dirigeante : mais elle n’était pas oligarchique par son mode d’enseignement. Ce n’est pas l’acquisition de capacitĂ©s directives, ce n’est pas la tendance Ă  former des hommes supĂ©rieurs qui donne son empreinte sociale Ă  un type d’école. L'empreinte sociale est donnĂ©e par le fait que chaque groupe social a son propre type d’école, destinĂ© Ă  perpĂ©tuer dans ces couches une fonction traditionnelle dĂ©terminĂ©e, de direction ou d’exĂ©cution. Si l’on veut mettre en pièces cette trame, il convient donc ne de pas multiplier et graduer les types d’écoles professionnelles, mais de crĂ©er un type unique d’école prĂ©paratoire (Ă©lĂ©mentaire-moyenne) qui conduise le jeune homme jusqu’au seuil du choix professionnel, et le forme entre temps comme personne capable de penser, d’étudier, de diriger, ou de contrĂ´ler ceux qui dirigent.

La multiplication des types d’écoles professionnelles tend donc Ă  pĂ©renniser les diffĂ©rences traditionnelles. Mais comme, dans ces diffĂ©rences, elle tend Ă  susciter des stratifications internes, voilĂ  qu’elle donne l’impression d’avoir une tendance dĂ©mocratique. ManĹ“uvre et ouvrier qualifiĂ©, par exemple, paysan et gĂ©omètre ou petit agronome, etc. Mais la tendance dĂ©mocratique, intrinsèquement, ne peut seulement signifier qu’un manĹ“uvre devienne ouvrier qualifiĂ© ; elle signifie que tout « citoyen Â» peut devenir « gouvernant Â», et que la sociĂ©tĂ© le place, fĂ»t-ce « abstraitement Â» dans les conditions gĂ©nĂ©rales qui lui permettent de le devenir : la dĂ©mocratie politique tend Ă  faire coĂŻncider gouvernants et gouvernĂ©s (en ce sens que le gouvernement doit avoir le consentement des gouvernĂ©s) en assurant Ă  tout gouvernĂ© l’apprentissage gratuit de la capacitĂ© et de la prĂ©paration technique gĂ©nĂ©rale nĂ©cessaire Ă  cet effet. Mais le type d’école qui se dĂ©veloppe comme Ă©cole pour le peuple ne tend mĂŞme plus Ă  maintenir l’illusion, puisqu’elle s’organise toujours davantage de manière Ă  restreindre la base de la couche gouvernante techniquement prĂ©parĂ©e, dans un climat politique et social qui limite encore l’ « initiative privĂ©e Â» visant Ă  donner cette capacitĂ© et cette prĂ©paration technico-politique, de sorte qu’on revient en rĂ©alitĂ© aux divisions en ordres « juridiquement Â» fixĂ©s et cristallisĂ©s, au lieu de dĂ©passer les divisions en groupes : la multiplication des Ă©coles professionnelles toujours plus spĂ©cialisĂ©es dès le dĂ©but des Ă©tudes est une des manifestations les plus Ă©clatantes de cette tendance.

A propos du dogmatisme et du criticisme-historicisme. Ă  l’école Ă©lĂ©mentaire et moyenne, il est Ă  noter que la nouvelle pĂ©dagogie a voulu battre en brèche le dogmatisme prĂ©cisĂ©ment dans le domaine de l’instruction, de l’acquisition des notions concrètes, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment dans le domaine oĂą un certain dogmatisme est pratiquement inĂ©vitable et ne peut ĂŞtre rĂ©absorbĂ© et dissout que dans le cycle entier du cours des Ă©tudes (on ne peut enseigner la grammaire historique dans les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires et au gymnase) ; mais il lui faut après cela voir introduire le dogmatisme par excellence dans le domaine de la pensĂ©e religieuse et voir dĂ©crire implicitement toute l’histoire de la philosophie comme une succession de folies et de dĂ©lires. Dans l’enseignement de la philosophie, le nouveau cours pĂ©dagogique (au moins pour ces Ă©lèves, et ils sont l’immense majoritĂ©, qui ne reçoivent pas d’aide intellectuelle hors de l’école, en famille ou dans l’entourage familial, et doivent se former uniquement avec les indications reçues en classe) appauvrit l’enseignement et en rabaisse le niveau, pratiquement, bien que rationnellement il paraisse très beau, d’une très grande beautĂ© utopique. La philosophie descriptive traditionnelle, renforcĂ©e par un cours d’histoire de la philosophie et par la lecture d’un certain nombre de philosophes, semble pratiquement la meilleure chose. La philosophie qui dĂ©crit et dĂ©finit sera une abstraction dogmatique, comme la grammaire et la mathĂ©matique, mais c’est lĂ  une nĂ©cessitĂ© pĂ©dagogique et didactique. 1 = 1 est une abstraction, mais personne n’est conduit pour autant Ă  penser que 1 mouche est Ă©gale Ă  1Ă©lĂ©phant. MĂŞme les règles de la logique formelle sont des abstractions du mĂŞme genre, elles sont comme la grammaire de la pensĂ©e normale, et pourtant, il faut les Ă©tudier car elles ne sont pas quelque chose d’innĂ© mais doivent ĂŞtre acquises par le travail et la rĂ©flexion. Le nouveau cours prĂ©suppose que la logique formelle est quelque chose qu’on possède dĂ©jĂ  quand on pense, mais n’explique pas comment on doit l’acquĂ©rir, si bien que pratiquement c’est comme si on la supposait innĂ©e. La logique formelle est comme la grammaire : elle est assimilĂ©e de façon « vivante Â» mĂŞme si l’apprentissage nĂ©cessaire a Ă©tĂ© schĂ©matique et abstrait, car le disciple n’est pas un disque de phonographe, n’est par un rĂ©cipient passivement mĂ©canique, mĂŞme si la liturgie conventionnelle des examens lui donne quelquefois cette apparence. Le rapport de ces schèmes Ă©ducatifs avec l’esprit enfantin est toujours actif et crĂ©ateur, comme est actif et crĂ©ateur le rapport entre l’ouvrier et ses instruments de travail ; un calibre est lui aussi un ensemble d’abstractions, et pourtant on ne produit pas d’objets rĂ©els sans calibrage, objets rĂ©els qui sont des rapports sociaux et contiennent implicitement des idĂ©es.

L'enfant qui s’escrime avec les barbara, baralipton19 se fatigue certes, et il faut faire en sorte qu’il se fatigue autant qu’il est nĂ©cessaire et pas plus, mais il n’est pas moins certain qu’il devra toujours se fatiguer pour apprendre Ă  se contraindre Ă  des privations et limitations de mouvement physique, autrement dit se soumettre Ă  un apprentissage psycho-physique. Il faut persuader beaucoup de gens que l’étude est elle aussi un mĂ©tier, et très fatigant, avec son apprentissage spĂ©cial qui n’est pas seulement intellectuel, mais aussi musculaire-nerveux : c’est un processus d’adaptation, une habitude acquise avec effort, ennui et mĂŞme souffrance. La participation de plus larges masses Ă  l’école moyenne porte en elle la tendance Ă  relâcher la discipline de l’étude, Ă  demander des « facilitĂ©s Â». Beaucoup pensent carrĂ©ment que les difficultĂ©s sont artificielles, parce qu’ils sont habituĂ©s Ă  considĂ©rer comme travail et fatigue le seul travail manuel. La question est complexe. Certes l’enfant d’une famille traditionnelle d’intellectuels vient plus facilement Ă  bout du processus d’adaptation psycho-physique ; dès la première fois qu’il entre en classe, il est avantagĂ© sur plusieurs points par rapport Ă  ses camarades, il a une orientation dĂ©jĂ  acquise grâce aux habitudes familiales : il concentre plus facilement son attention parce qu’il a l’habitude d’une bonne tenue physique, etc. De la mĂŞme façon, le fils d’un ouvrier de la ville souffre moins, quand il entre Ă  l’usine, qu’un garçon de la campagne ou qu’un jeune paysan dĂ©jĂ  formĂ© pour la vie rurale. MĂŞme le rĂ©gime alimentaire a une importance, etc. VoilĂ  pourquoi beaucoup de gens du peuple pensent que dans la difficultĂ© des Ă©tudes il doit y avoir un « truc Â» Ă  leur dĂ©savantage (quand ils ne pensent pas ĂŞtre stupides par nature) : ils voient le monsieur (et pour beaucoup Ă  la campagne surtout, monsieur veut dire intellectuel) accomplir avec souplesse et apparente facilitĂ© le travail qui coĂ»te des larmes de sang Ă  leurs enfants, et ils pensent qu’il doit y avoir un « truc Â». Dans une situation nouvelle, ces problèmes peuvent devenir très ardus, et il faudra rĂ©sister Ă  la tendance Ă  rendre facile ce qui ne peut l’être sans ĂŞtre dĂ©naturĂ©. Si l’on veut crĂ©er une nouvelle couche d’intellectuels, jusqu’aux plus grandes spĂ©cialisations, Ă  partir d’un groupe social qui n’en a pas dĂ©veloppĂ© par tradition les attitudes, il faudra surmonter des difficultĂ©s inouĂŻes.

 Quelques principes de la pĂ©dagogie moderne đź”—

Chercher l’origine historique exacte de quelques principes de la pĂ©dagogie moderne : l’école active ou la collaboration amicale du maĂ®tre et de l’élève ; l’école ouverte ; la nĂ©cessitĂ© de laisser libre cours au dĂ©veloppement des facultĂ©s spontanĂ©es de l’écolier, sous la surveillance mais non sous le contrĂ´le voyant du maĂ®tre. La Suisse a apportĂ© une grande contribution Ă  la pĂ©dagogie moderne (Pestalozzi, etc.) Ă  travers la tradition genevoise de Rousseau ; en rĂ©alitĂ©, cette pĂ©dagogie est une forme confuse de philosophie liĂ©e Ă  une sĂ©rie de règles empiriques. On n’a pas tenu compte du fait que les idĂ©es de Rousseau sont une rĂ©action violente contre l’école et contre les mĂ©thodes pĂ©dagogiques des jĂ©suites et en tant que telles reprĂ©sentent un progrès ; mais il s’est formĂ© ensuite une espèce d’église qui a paralysĂ© les Ă©tudes pĂ©dagogiques et adonnĂ© lieu Ă  de curieuses involutions (dans les doctrines de Gentile et de Lombardo-Radice). La « spontanĂ©itĂ© Â» est une de ces involutions : on se reprĂ©sente presque le cerveau de l’enfant comme une pelote que le maĂ®tre aide Ă  dĂ©vider. En rĂ©alitĂ©, chaque gĂ©nĂ©ration Ă©duque la nouvelle gĂ©nĂ©ration, c’est-Ă -dire la forme ; l’éducation est une lutte contre les instincts liĂ©s aux fonctions biologiques Ă©lĂ©mentaires, une lutte contre la nature pour la dominer et crĂ©er l’homme « actuel Â» dans son Ă©poque. On ne tient pas compte du f ait que l’enfant, dès qu’il commence Ă  « voir et toucher Â» y peu de jours peut-ĂŞtre après la naissance, accumule des sensations et des images qui se multiplient et deviennent complexes au moment de l’apprentissage du langage. La « spontanĂ©itĂ© Â», si on l’analyse, devient de plus en plus problĂ©matique.20 De plus, l’ « Ă©cole Â», c’est-Ă -dire l’activitĂ© Ă©ducative directe, n’est qu’une partie de la vie de l’élève qui entre en contact aussi bien avec la sociĂ©tĂ© humaine qu’avec la societas rerum, et se forme des critères Ă  partir de ces sources « extra-scolaires Â» beaucoup plus importantes qu’on ne croit communĂ©ment. L'Ă©cole unique, intellectuelle et manuelle a aussi l’avantage de mettre l’enfant en contact en mĂŞme temps avec l’histoire humaine et avec l’histoire des « choses Â» sous le contrĂ´le du maĂ®tre (Int., pp. 115-116).

[1929-1930]

 PĂ©dagogie mĂ©caniste et idĂ©aliste đź”—

Pour Ă©laborer un essai complet sur Antonio Labriola, il faut avoir Ă  l’esprit, outre ses Ă©crits qui sont rares et souvent seulement allusifs ou extrĂŞmement synthĂ©tiques, les Ă©lĂ©ments et les fragments de conversation rapportĂ©s par ses amis et ses disciples (Labriola a laissĂ© le souvenir d’un exceptionnel « causeur Â»). On peut recueillir çà et lĂ  dans les livres de B. Croce bon hombre de ces Ă©lĂ©ments et fragments. Ainsi, dans les Conversations critiques (seconde sĂ©rie), Ă©dition italienne, pp. 60-61 : « Comment feriez-vous pour Ă©duquer moralement un Papou ? Â» demanda un de nos Ă©lèves, voici plusieurs annĂ©es, au professeur Labriola au cours d’une de ses leçons de pĂ©dagogie, en objection Ă  l’efficacitĂ© de la pĂ©dagogie. « Provisoirement, rĂ©pondit avec une âpretĂ© digne de Vico et de Hegel le professeur hĂ©bartien, provisoirement j’en ferais un esclave ; ce serait la pĂ©dagogie adaptĂ©e Ă  ce cas, quitte Ă  voir si, pour ses petits et arrière-petits-fils, on pourra commencer Ă  mettre en Ĺ“uvre notre pĂ©dagogie21. « Il faut rapprocher cette rĂ©ponse de Labriola de l’interview qu’il a donnĂ©e sur la question coloniale (Lybie) vers 1903 et rapportĂ©e dans le livre Divers Ă©crits de philosophie et de politique22. Il faut aussi la rapprocher de la façon de penser de Gentile en ce qui concerne l’enseignement religieux dans les Ă©coles primaires. Il semble que l’on ait affaire Ă  un pseudo-historicisme, Ă  un mĂ©canisme assez empirique et très voisin du plus vulgaire Ă©volutionnisme. On pourrait rappeler ce que dit Bertrando Spaventa Ă  propos de ceux qui voudraient constamment maintenir les hommes au berceau (c’est-Ă -dire dans le moment de l’autoritĂ© qui Ă©duque bien Ă  la libertĂ© les peuples primitifs) et qui pensent toute la vie (des autres) comme un berceau23. Il me semble qu’il faut historiquement poser le problème d’une autre façon : une nation ou un groupe social parvenus Ă  un degrĂ© supĂ©rieur de civilisation ne peuvent-ils pas (donc ne doivent-ils pas) « accĂ©lĂ©rer Â» le processus d’éducation des peuples et des groupes sociaux plus attardĂ©s, en universalisant et en traduisant de manière adaptĂ©e leur nouvelle expĂ©rience ? Ainsi, lorsque les Anglais enrĂ´lent des recrues parmi les peuples primitifs qui n’ont jamais vu de fusils modernes, ils ne les instruisent pas au maniement de l’arc, du boomerang ou de la sarbacane, mais prĂ©cisĂ©ment Ă  celui du fusil, bien que les normes d’instruction soient nĂ©cessairement adaptĂ©es Ă  la « mentalitĂ© Â» de ce peuple primitif dĂ©terminĂ©. La forme de pensĂ©e impliquĂ©e par la rĂ©ponse de Labriola ne paraĂ®t donc ni dialectique ni progressiste mais plutĂ´t mĂ©canique et rĂ©trograde, tout comme la pensĂ©e « pĂ©dagogique Â» religieuse de Gentile qui n’est rien d’autre qu’un dĂ©rivĂ© du concept de la « religion bonne pour le peuple Â» (peuple = enfant = phase primitive de la pensĂ©e Ă  laquelle correspond la religion, etc), Ă  savoir la renonciation (tendancieuse) Ă  Ă©duquer le peuple. Le mĂ©canisme implicite de la pensĂ©e de Labriola apparaĂ®t de façon encore plus Ă©vidente dans son interview sur la question coloniale. En effet, il se peut très bien qu’il soit « nĂ©cessaire de rĂ©duire les Papous en esclavage Â» pour les Ă©duquer, mais il est tout aussi nĂ©cessaire d’affirmer que cette nĂ©cessitĂ© n’est que contingente car on se trouve dans des conditions dĂ©terminĂ©es, c’est-Ă -dire que cette nĂ©cessitĂ© est « historique Â» et non pas absolue : il est nĂ©cessaire au contraire de lutter Ă  ce sujet, et cette lutte est justement la condition de la libĂ©ration de l’esclavage et de l’éducation par la pĂ©dagogie moderne des petits et arrière-petits-fils des Papous. Que certains affirment nettement que la servitude des Papous n’est qu’une nĂ©cessitĂ© du moment et qu’ils se rebellent contre cette nĂ©cessitĂ©, est aussi un fait philosophico-historique :

  1. parce que cela contribuera Ă  rĂ©duire la pĂ©riode d’esclavage au laps de temps nĂ©cessaire ;
  2. parce que cela amènera les Papous Ă  rĂ©flĂ©chir sur eux-mĂŞmes, Ă  s’autoĂ©duquer, dans la mesure oĂą ils comprendront qu’ils sont appuyĂ©s par des hommes d’une civilisation supĂ©rieure ;
  3. parce que cette résistance seule démontre que l’on est réellement dans une phase supérieure de civilisation et de pensée, etc.

L'historicisme de Labriola et de Gentile est d’un genre très infĂ©rieur : c’est l’historicisme des juristes pour lesquels le knout n’est pas un knout quand il est un knout e historique Â». Il s’agit d’ailleurs d’une façon de penser très nĂ©buleuse et très confuse. Qu'une prĂ©sentation « dogmatique Â» des notions scientifiques ou qu’une mythologie soit nĂ©cessaire dans les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires, ne signifie pas que le dogme doit ĂŞtre religieux et la mythologie, telle mythologie dĂ©terminĂ©e. Qu'un groupe social ou un peuple arriĂ©rĂ©s aient besoin d’une discipline extĂ©rieure coercitive pour ĂŞtre civilement Ă©duquĂ©s ne signifie pas qu’ils doivent ĂŞtre rĂ©duits en esclavage ; Ă  moins qu’on ne pense que toute coercition de l’Etat est esclavage. Il y a aussi une coercition de type militaire mĂŞme pour le travail que l’on peut appliquer mĂŞme Ă  la classe dominante et qui n’est pas un « esclavage Â» mais l’expression adaptĂ©e de la pĂ©dagogie moderne destinĂ©e Ă  Ă©duquer un Ă©lĂ©ment primitif (qui est bien sĂ»r primitif mais au voisinage d’élĂ©ments dĂ©jĂ  mĂ»rs, alors que la servitude est organiquement l’expression de conditions universellement primitives). Spaventa, qui se plaçait du point de vue de la bourgeoisie libĂ©rale contre les « sophismes Â» historicistes des classes rĂ©actionnaires, ! exprimait, sous forme sarcastique, une conception bien plus progressiste et dialectique que celle de Labriola et de Gentile (Int., pp. 116-118).

[1932-1933]

Problèmes de critique littĂ©raire đź”—

 L'art et la lutte pour une nouvelle civilisation đź”—

Les rapports de nature artistique montrent, surtout dans la philosophie de la praxis, la naĂŻvetĂ© prĂ©tentieuse des perroquets qui croient possĂ©der, dans quelques petites formules stĂ©rĂ©otypĂ©es, les clefs qui ouvrent toutes les portes (ces clefs s’appellent exactement des « rossignols Â»).

Deux Ă©crivains peuvent reprĂ©senter (exprimer) le mĂŞme moment historico-social, mais l’un peut ĂŞtre un artiste et l’autre un simple scribouillard. PrĂ©tendre Ă©puiser le problème en se bornant Ă  dĂ©crire ce que les deux Ă©crivains reprĂ©sentent ou expriment du point de vue social, c’est-Ă -dire en rĂ©sumant, plus ou moins bien, les caractĂ©ristiques d’un moment historico-social dĂ©terminĂ©, cela signifie qu’on n’a mĂŞme pas effleurĂ© le problème artistique. Tout cela peut ĂŞtre utile et nĂ©cessaire, et cela l’est mĂŞme certainement, mais dans un autre domaine : dans celui de la critique politique, de la critique des murs, dans la lutte pour dĂ©truire et surmonter certains. courants de sentiments et de croyances, certaines attitudes envers la vie et le monde ; ce n’est pas de la' critique et de l’histoire de l’art, et cela ne peut ĂŞtre prĂ©sentĂ© comme tel, sous peine de tomber dans la confusion, de faire rĂ©trograder ou d’immobiliser les concepts. scientifiques, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment de ne pas poursuivre les fins propres Ă  la lutte culturelle.

Un certain moment historico-social n’est jamais homogène, il est mĂŞme riche en contradictions. Il acquiert une « personnalitĂ© Â», il est un « moment Â» du dĂ©roulement de l’histoire, par le fait qu’une certaine activitĂ© de la vie y domine les autres, il reprĂ©sente une « pointe Â» historique : mais cela suppose auparavant une hiĂ©rarchie, une opposition, une lutte. L'Ă©crivain qui reprĂ©sente cette activitĂ© dominante, cette « pointe Â» historique, devrait reprĂ©senter ce moment donnĂ© ; mais comment juger ceux qui reprĂ©sentent les autres activitĂ©s, les autres Ă©lĂ©ments ? Ne sont-ils pas « reprĂ©sentatifs Â» eux aussi ? Et n’est-il pas, lui aussi, reprĂ©sentatif de ce « moment Â» celui qui en exprime les Ă©lĂ©ments « rĂ©actionnaires Â» et anachroniques ? Ou bien faudra-t-il considĂ©rer comme reprĂ©sentatif celui qui exprimera toutes les forces et tous les Ă©lĂ©ments en opposition et en lutte, c’est-Ă -dire celui qui reprĂ©sente les contradictions de l’ensemble historico-social ?

On peut aussi penser qu’une critique de la civilisation littĂ©raire, une lutte pour crĂ©er une nouvelle culture, puisse ĂŞtre artistique dans ce sens qu’un art nouveau naĂ®tra de la nouvelle culture, mais cela nous apparaĂ®t comme un sophisme. De toute façon, c’est peut-ĂŞtre en partant de telles suppositions que l’on peut mieux comprendre le rapport De Sanctis-Croce et les polĂ©miques sur le contenu et la forme. La critique de De Sanctis est une critique militante, et non pas de façon t froide Â», esthĂ©tique ; elle est la critique d’une pĂ©riode de luttes culturelles, d’oppositions entre des conceptions de la vie antagonistes. Les analyses du contenu, la critique de ! la « structure Â» des Ĺ“uvres c’est-Ă -dire de la cohĂ©rence logique et historique-actuelle des masses de sentiments reprĂ©sentĂ©s de f acon artistique, tout cela est liĂ© Ă  cette lutte culturelle : c’est justement en cela que consiste, semble-t-il, la profonde humanitĂ© et l’humanisme de De Sanctis, qui rendent si sympathique, aujourd’hui encore, le critique lui-mĂŞme. On aime sentir en lui la ferveur passionnĂ©e de l’homme de parti, qui a de solides convictions morales et politiques et qui ne les cache pas, qui ne tente mĂŞme pas de les cacher. Croce arrive Ă  distinguer les divers aspects du critique qui, chez De Sanctis, Ă©taient organiquement unis, fondus ensemble. Chez Croce revivent les mĂŞmes motifs culturels que chez De Sanctis, mais dans leur pĂ©riode d’expansion et de triomphe ; il continue Ă  lutter, mais pour un raffinement de la culture (d’une certaine culture), non pour son droit Ă  la vie : la passion et la ferveur romantiques se sont accordĂ©es dans une sĂ©rĂ©nitĂ© supĂ©rieure et dans une indulgence pleine de bonhomie. Mais mĂŞme chez Croce cette position n’est pas permanente : elle est suivie d’une phase oĂą la sĂ©rĂ©nitĂ© et l’indulgence se fĂŞlent et oĂą l’on voit affleurer l’acrimonie et une colère difficilement contenue : phase dĂ©fensive, non plus agressive et fervente, et par consĂ©quent qui ne peut ĂŞtre comparĂ©e avec l’attitude correspondante de De Sanctis.

En somme, le type de critique littĂ©raire propre Ă  la philosophie de la praxis nous est offert par De Sanctis, non par Croce ou par -tout autre critique (et surtout pas par Carducci) : elle doit fondre la lutte pour une nouvelle culture, c’est-Ă -dire pour un nouvel humanisme, la critique des murs, des sentiments et des conceptions du monde, avec la critique esthĂ©tique ou purement artistique, dans une ferveur passionnĂ©e, mĂŞme sous la forme du sarcasme… (L.V.N., pp. 6-7.) [1934]

Qu'il faille parler, pour ĂŞtre exact, de lutte pour une « nouvelle culture Â», et non pour un « art nouveau Â» (au sens immĂ©diat du terme), cela paraĂ®t Ă©vident. Peut-ĂŞtre ne peut-on mĂŞme pas dire, pour ĂŞtre exact, que l’on lutte pour un nouveau contenu de l’art, car celui-ci ne peut ĂŞtre pensĂ© de façon abstraite, sĂ©parĂ© de la forme. Lutter pour un art nouveau voudrait dire lutter pour crĂ©er de nouveaux artistes individuels, ce qui est absurde, car on ne peut crĂ©er artificiellement des artistes. Il faut parler de lutte pour une nouvelle culture, c’est-Ă -dire pour une nouvelle vie morale, qui ne peut pas ne pas ĂŞtre intimement liĂ©e Ă  une nouvelle intuition de la vie, jusqu’à ce qu’elle devienne une nouvelle façon de sentir et de voir la rĂ©alitĂ©, et par consĂ©quent un monde liĂ© dans sa nature profonde avec les « artistes possibles Â», avec les « Ĺ“uvres d’art possibles Â».

Le fait qu’on ne peut crĂ©er artificiellement des artistes individuels ne signifie donc pas que le nouveau monde culturel pour lequel on lutte, en suscitant passions et chaleur humaine, suscite nĂ©cessairement de « nouveaux artistes Â» ; c’est-Ă -dire on ne peut affirmer que Durand ou Dupont deviendront des artistes, mais on peut affirmer que, du mouvement mĂŞme naĂ®tront de nouveaux artistes. Un nouveau groupe social qui entre dans la vie de l’histoire en aspirant Ă  l’hĂ©gĂ©monie, avec une assurance, une confiance en lui-mĂŞme qu’il n’avait pas auparavant ne peut pas ne pas faire naĂ®tre en son sein des personnalitĂ©s qui, auparavant, n’auraient pas eu ! la force nĂ©cessaire pour s’exprimer totalement dans un certain sens.

Ainsi on ne peut dire qu’il se formera un nouveau « souffle poĂ©tique Â», selon l’expression qui fut Ă  la mode il y a quelques annĂ©es. Le « souffle poĂ©tique Â» n’est qu’une mĂ©taphore pour exprimer l’ensemble des artistes qui se sont dĂ©jĂ  formĂ©s ou rĂ©vĂ©lĂ©s ou du moins le processus de formation et de rĂ©vĂ©lation dĂ©jĂ  commencĂ© et dĂ©jĂ  consolidé… (L.V.N., pp. 9-10.) [1934]

L'art Ă©ducateur đź”—

« L'art est Ă©ducateur en tant qu’art, mais non en tant qu’ Â» art Ă©ducateur « , parce que dans ce cas il n’est rien et que le nĂ©ant ne peut Ă©duquer. Certes, il semble que nous soyons tous d’accord pour dĂ©sirer un art qui ressemble Ă  celui du Risorgimento et non, par exemple, Ă  celui de ! la pĂ©riode d’annunzienne ; mais, Ă  la vĂ©ritĂ©, si l’on considère bien ce dĂ©sir, il n’y a pas en lui le dĂ©sir d’un art de prĂ©fĂ©rence Ă  un autre, mais bien le dĂ©sir d’une rĂ©alitĂ© morale de prĂ©fĂ©rence Ă  une autre. De la mĂŞme façon, quelqu’un qui dĂ©sire qu’un miroir reflète une belle personne plutĂ´t qu’une laide, ne souhaite pas avoir un miroir diffĂ©rent de celui qui est devant lui, mais une personne diffĂ©rente24. Â»

« Lorsqu’une Ĺ“uvre poĂ©tique ou un cycle d’œuvres poĂ©tiques s’est formĂ©, il est impossible de continuer ce cycle par l’étude, l’imitation et les variations autour de ces Ĺ“uvres : par ce moyen on n’obtient que ce qu’on appelle l’école poĂ©tique, le servum pecus des Ă©pigones25. La poĂ©sie n’engendre pas la poĂ©sie ; la parthĂ©nogĂ©nèse26 n’a pas lieu ; il faut l’intervention de l’élĂ©ment mâle, de ce qui est rĂ©el, passionnel, pratique, moral. Les plus grands critiques de la poĂ©sie conseillent, dans ces cas lĂ , de ne pas avoir recours Ă  des recettes littĂ©raires, mais, comme ils disent, de « refaire l’homme Â». Lorsqu’on a refait l’homme, lorsqu’on a rafraĂ®chi l’esprit et fait naĂ®tre une nouvelle vie affective, c’est d’elle que surgira, si elle surgit, une nouvelle poĂ©sie27 [4.]. Â»

Cette observation, le matĂ©rialisme historique peut la reprendre Ă  son compte. La littĂ©rature n’engendre pas la littĂ©rature, etc., c’est-Ă -dire : les idĂ©ologies n’engendrent pas d’idĂ©ologies, les superstructures ne crĂ©ent pas des superstructures sinon comme une descendance inerte et passive : elles sont engendrĂ©es, non par parthĂ©nogĂ©nèse, mais par l’intervention de l’élĂ©ment « mâle Â», l’histoire, l’activitĂ© rĂ©volutionnaire qui crĂ©e l’ « homme nouveau Â», c’est-Ă -dire de nouveaux rapports sociaux.

On peut aussi en dĂ©duire ceci : que le vieil « homme Â», sous l’effet du changement, devient lui aussi « nouveau Â», parce qu’il entre dans une sĂ©rie de nouveaux rapports, une fois que les anciens rapports sont bouleversĂ©s. D'oĂą le fait que, avant que le « nouvel homme Â» crĂ©Ă© de façon positive ait donnĂ© sa poĂ©sie, on peut assister au « chant du cygne Â» du vieil homme rĂ©novĂ© de façon nĂ©gative : et souvent ce chant du cygne est d’une admirable splendeur ; le nouveau s’y mĂŞle Ă  l’ancien, les passion s’y brĂ»lent d’un feu incomparable, etc. (La Divine ComĂ©die n’est-elle pas un peu le chant du cygne du moyen âge, tout en anticipant sur les temps nouveaux et sur la nouvelle histoire ?) (L.V.N., pp. 10-11.)

[1930-1932]

 Critères de critique littĂ©raire đź”—

L'idĂ©e que l’art est l’art, et non une propagande politique « voulue Â» et proposĂ©e, est-elle, en elle-mĂŞme, un obstacle Ă  la formation de courants culturels dĂ©terminĂ©s qui soient le reflet de leur Ă©poque et qui contribuent Ă  renforcer des courants politiques dĂ©terminĂ©s ? Il ne semble pas, et il semble bien plutĂ´t qu’une telle idĂ©e pose le problème en des termes plus radicaux et qui sont ceux d’une critique plus efficace et plus concluante. Une fois posĂ© le principe qu’il ne faut rechercher que le caractère artistique d’une Ĺ“uvre d’art, il n’est pas du tout exclu que l’on recherche quelle masse de sentiments, quelle attitude envers la vie, se dĂ©gagent de l’ Ĺ“uvre elle-mĂŞme. On voit mĂŞme, chez De Sanctis et chez Croce, que cela est admis par les courants esthĂ©tiques modernes. Ce qui est exclu, c’est qu’une Ĺ“uvre soit belle Ă  cause de son contenu moral et politique, et non pas Ă  cause de sa forme, dans laquelle le contenu abstrait s’est fondu, Ă  laquelle il s’est identifiĂ©.

On peut aussi rechercher si une Ĺ“uvre d’art n’est pas ratĂ©e parce que son auteur a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© par des prĂ©occupations pratiques extĂ©rieures, c’est-Ă -dire postiches, sans sincĂ©ritĂ©. Il semble que ce soit lĂ  le point crucial de la polĂ©mique : X… « veut Â» exprimer artificiellement un certain contenu et ne crĂ©e pas une Ĺ“uvre d’art. La faillite artistique de l’œuvre d’art donnĂ©e (car X… a montrĂ© qu’il Ă©tait un artiste dans d’autres de ses Ĺ“uvres rĂ©ellement senties et vĂ©cues) dĂ©montre que ce contenu est pour X… une matière sourde et rebelle, que l’enthousiasme de X… est factice et voulu de l’extĂ©rieur, que X… n’est pas en rĂ©alitĂ©, dans ce cas prĂ©cis, un artiste, mais un serviteur qui veut plaire Ă  ses maĂ®tres. Il y a donc deux sĂ©ries de faits : les uns de caractère esthĂ©tique ou d’art pur, les autres de politique culturelle (C’est-Ă -dire de politique tout court). Le fait qu’on en arrive Ă  nier le caractère artistique d’une Ĺ“uvre, peut servir au critique politique pour dĂ©montrer que X…, en tant qu’artiste, n’appartient pas Ă  un certain monde politique ; que du moment que sa personnalitĂ© est essentiellement artistique, ce monde n’exerce aucune action dans sa vie intime, la plus personnelle, que ce monde n’existe pas : X… est par consĂ©quent un comĂ©dien de la politique, il veut faire croire qu’il est ce qu’il n’est pas, etc. Donc le critique politique dĂ©noncera X…. non comme artiste, mais comme « opportuniste politique Â».

Lorsque l’homme politique exerce une pression pour que l’art de son temps exprime un monde culturel donnĂ©, il s’agit d’une activitĂ© politique, non d’une critique artistique : si le monde culturel pour lequel on lutte est un fait vivant et nĂ©cessaire, son expansivitĂ© sera irrĂ©sistible et il trouvera ses artistes. Mais si, malgrĂ© la pression exercĂ©e, ce caractère irrĂ©sistible ne se voit pas, ne se manifeste pas, cela signifie qu’il s’agit d’un monde postiche et fictif, d’une Ă©lucubration livresque de gens mĂ©diocres qui se lamentent du fait que les hommes de plus grande envergure ne sont pas d’accord avec eux. La façon mĂŞme de poser la question peut ĂŞtre un indice de la soliditĂ© d’un tel monde moral et culturel : en effet, ce qu’on appelle le « calligraphisme Â» n’est autre chose que la dĂ©fense des petits artistes, qui affirment par opportunisme certains principes, mais se sentent incapables de les exprimer de façon artistique, c’est-Ă -dire par leur activitĂ© propre, et qui radotent sur une pure forme qui serait son propre contenu, etc., etc. Le principe formel de la distinction des catĂ©gories spirituelles et de leur unitĂ© de « circulation Â», mĂŞme sous son aspect abstrait, permet de saisir la rĂ©alitĂ© effective et de critiquer le cĂ´tĂ© arbitraire et la pseudo-vie de ceux qui ne veulent pas abattre cartes sur table, ou qui sont simplement des mĂ©diocres placĂ©s par le hasard Ă  un poste de commande. [1933]

Dans le numĂ©ro de mars 1933 de L'Educazione fascista, voir l’article polĂ©mique de ArgĂ´ avec Paul Nizan [« Idee d’oltre confine Â» (IdĂ©es d’au-delĂ  les frontières) ! ] Ă  propos de la conception d’une nouvelle littĂ©rature qui pourrait surgir d’un renouvellement intellectuel et moral intĂ©gral. Nizan semble bien poser le problème lorsqu’il commence par dĂ©finir ce qu’est un renouvellement intĂ©gral des bases culturelles, et limite le champ de la recherche elle-mĂŞme. La seule objection fondĂ©e de Argo est la suivante : l’impossibilitĂ© de sauter une Ă©tape nationale, autochtone, de la nouvelle littĂ©rature, et les dangers « cosmopolites Â» de la conception de Nizan. De ce point de vue, de nombreuses critiques adressĂ©es par Nizan Ă  des groupes d’intellectuels français sont Ă  rĂ©examiner : N. R. F., le « populisme Â», etc., jusqu’au groupe de Monde28, non parce que ses critiques ne frappent pas juste politiquement, mais prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est impossible que la nouvelle littĂ©rature ne se manifeste pas « nationalement Â» par des combinaisons et des associations diverses, plus oĂą moins hybrides. C'est le courant tout entier qu’il faut examiner et Ă©tudier, objectivement.

D'autre part, en ce qui concerne les rapports entre la littĂ©rature et la politique, il ne faut pas perdre de vue ce critère : que l’homme de lettres doit avoir des perspectives nĂ©cessairement moins prĂ©cises et moins dĂ©finies que l’homme politique, qu’il doit ĂŞtre moins « sectaire Â», si l’on peut dire, mais sous des formes en apparence contradictoires. Pour l’homme politique toute image « fixĂ©e Â» a priori est rĂ©actionnaire -le politique considère l’ensemble du mouvement dans son devenir. L'artiste, au contraire, doit avoir des images « fixĂ©es Â» et coulĂ©es dans leur forme dĂ©finitive. Le politique imagine l’homme tel qu’il est et, en mĂŞme temps, tel qu’il devrait ĂŞtre pour atteindre un but dĂ©terminĂ© ; son travail consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  amener les hommes Ă  se mettre en mouvement, Ă  sortir de leur ĂŞtre prĂ©sent pour devenir capables collectivement d’atteindre le but que l’on se propose, c’est-Ă -dire Ă  se « conformer Â» Ă  ce but. L'artiste reprĂ©sente nĂ©cessairement « ce qu’il y a Â», Ă  un certain moment, de personnel, de non-conformiste, etc., de façon rĂ©aliste. Aussi, du point de vue politique, l’homme politique ne sera jamais content de l’artiste, et ne pourra pas l’être : il le trouvera toujours en retard sur son Ă©poque, toujours anachronique, toujours dĂ©passĂ© par le mouvement rĂ©el. Si l’histoire est un processus continu de libĂ©ration et d’auto-conscience, il est Ă©vident que chaque Ă©tape, du point de vue de l’histoire et dans ce cas du point de vue de la culture, sera aussitĂ´t dĂ©passĂ©e et n’intĂ©ressera plus. Il me semble qu’il faut tenir compte de tout cela pour apprĂ©cier les jugements de Nizan sur ces diffĂ©rents groupes.

Mais, d’un point de vue objectif, comme cela se produit encore aujourd’hui, Voltaire est actuel, pour certaines couches de la population, de mĂŞme ces groupes littĂ©raires et toutes les combinaisons qu’ils reprĂ©sentent peuvent ĂŞtre actuels, et sont mĂŞme actuels : dans ce cas, « objectif Â» veut dire que le dĂ©veloppement du renouveau moral et intellectuel n’est pas simultanĂ© chez toutes les couches sociales, bien loin de lĂ  : aujourd’hui encore, il n’est pas inutile de le rĂ©pĂ©ter, beaucoup sont partisans de PtolĂ©mĂ©e et non de Copernic29. Il existe de nombreux « conformismes Â», de nombreuses luttes pour de nouveaux « conformismes Â» et des combinaisons variĂ©es entre ce qui est (et ce qui peut ĂŞtre envisagĂ© sous des angles diffĂ©rents) et ce que l’on travaille Ă  faire devenir (et beaucoup travaillent dans ce sens). Se placer du point de vue d’une « seule Â» ligne de mouvement progressif, selon laquelle toute acquisition nouvelle s’accumule et devient le point de dĂ©part de nouvelles acquisitions, est une grave erreur : non seulement les lignes sont multiples, mais on observe aussi des mouvements de recul dans la ligne la plus « progressive Â». En outre, Nizan ne sait pas poser la question de ce qu’on appelle la « littĂ©rature populaire Â», c’est-Ă -dire du succès que connaĂ®t, parmi les masses populaires, la littĂ©rature des feuilletons (romans d’aventures, policiers, noirs, etc.), succès qui est aidĂ© par le cinĂ©ma et par le journal. Et c’est pourtant cette question qui constitue la plus grande partie du problème d’une nouvelle littĂ©rature en tant qu’expression d’un renouveau intellectuel et moral : car c’est seulement Ă  partir des lecteurs de romans-feuilletons que l’on peut sĂ©lectionner le public suffisant et nĂ©cessaire pour crĂ©er la base culturelle d’une nouvelle littĂ©rature. Il me semble que le problème doit ĂŞtre le suivant : comment crĂ©er un corps d’écrivains qui, du point de vue artistique, soient au roman-feuilleton ce que DostoĂŻevski Ă©tait Ă  Eugène Sue et SouliĂ© ou, pour le roman policier, ce que Chesterton est Ă  Conan Doyle ou Ă  Wallace, etc. ? Dans cette perspective, il faut abandonner bien des idĂ©es prĂ©conçues, mais il faut tout particulièrement penser que, non seulement on ne peut monopoliser ce genre de littĂ©rature mais que l’on a contre soi la formidable organisation d’intĂ©rĂŞts des Ă©diteurs.

Le prĂ©jugĂ© le plus rĂ©pandu est que la nouvelle littĂ©rature doit s’identifier avec une Ă©cole artistique d’origine intellectuelle, comme ce fut le cas pour le futurisme. Les prĂ©misses de la nouvelle littĂ©rature doivent ĂŞtre nĂ©cessairement historiques, politiques, populaires ; elles doivent tendre Ă  Ă©laborer ce qui existe dĂ©jĂ , de façon polĂ©mique ou de toute autre façon, peu importe ; l’important est que cette nouvelle littĂ©rature plonge ses racines dans l’humus de la culture populaire telle qu’elle est, avec ses goĂ»ts, ses tendances, etc., avec son monde moral et intellectuel, mĂŞme s’il est arriĂ©rĂ© et conventionnel. (L.V.N., pp.11-14.)

[1933]

 Critères de mĂ©thode đź”—

Il serait absurde de prĂ©tendre que chaque annĂ©e ou mĂŞme tous les dix ans la littĂ©rature d’un pays puisse produire un Promessi Sposi30 ou un Sepolcri31, etc. Justement pour cette raison l’activitĂ© critique normale est obligĂ©e d’avoir principalement un caractère « culturel Â», et ĂŞtre une critique des « tendances Â», sous peine de devenir un massacre continuel (et, dans ce cas, comment choisir l’œuvre Ă  massacrer, l’écrivain Ă  rejeter hors de l’art ? C'est un problème qui paraĂ®t nĂ©gligeable, mais qui, si l’on y rĂ©flĂ©chit du point de vue de l’organisation moderne de la vie culturelle, est fondamental.) Une activitĂ© critique qui serait constamment nĂ©gative, faite d’éreintements, de dĂ©monstrations qu’il s’agit de « non-poĂ©sie Â» et non de « poĂ©sie Â» 32 serait ennuyeuse et rĂ©voltante : le « choix Â» semblerait ĂŞtre une chasse Ă  l’homme, ou bien on pourrait le considĂ©rer comme fortuit et par consĂ©quent sans importance.

Il semble certain que l’activitĂ© de la critique doive toujours avoir un aspect positif, en ce sens qu’elle doit mettre en relief, dans l’œuvre examinĂ©e, une valeur positive : si celle-ci ne peut ĂŞtre d’ordre artistique, elle peut ĂŞtre d’ordre culturel et alors chaque livre pris en particulier, sauf cas exceptionnel, ne prĂ©sentera pas autant d’intĂ©rĂŞt que les groupes de travaux groupĂ©s en sĂ©ries selon leur tendance culturelle. A propos du choix : le critère le plus simple, en dehors de l’intuition du critique et de l’examen systĂ©matique de toute la littĂ©rature, travail colossal et presque impossible Ă  faire individuellement, paraĂ®t ĂŞtre celui du « succès de librairie Â», dans les deux sens de « succès auprès des lecteurs Â» et de « succès auprès des Ă©diteurs Â», ce qui, dans certains pays oĂą la vie intellectuelle est contrĂ´lĂ©e par des organes gouvernementaux, a aussi son sens, car il indique quelle orientation l’Etat voudrait donner Ă  la culture nationale. (L.V.N., pp. 19-20.)

[1934]

 Divers types de romans populaires đź”—

Il y a une grande variĂ©tĂ© de genres de roman populaire et il faut remarquer que si tous ces types connaissent en mĂŞme temps une certaine diffusion et un certain succès, l’un d’eux cependant l’emporte sur les autres, et de loin. De cette prĂ©dominance on peut dĂ©duire un changement des goĂ»ts fondamentaux, de mĂŞme que, du caractère simultanĂ© du succès des divers types de romans on peut tirer la preuve qu’il existe dans le peuple diffĂ©rentes couches culturelles, divers « ensembles de sentiments Â» qui dominent dans chaque couche, divers « modèles de hĂ©ros Â» populaires. Dresser le catalogue de ces types et Ă©tablir historiquement leur plus ou moins grande fortune relative, est donc important pour le but que se propose cet essai :

  1. type Victor Hugo, Eugène Sue (Les MisĂ©rables, les Mystères de Paris) Ă  caractère nettement idĂ©ologique-politique, de tendance dĂ©mocratique liĂ©e Ă  l’idĂ©ologie de 1848 ;
  2. type sentimental, qui n’est pas politique au sens Ă©troit du mot, mais oĂą s’exprime ce que l’on pourrait dĂ©finir « une dĂ©mocratie sentimentale Â» (Richebourg, Decourcelle, etc.) ;
  3. le type qui se prĂ©sente comme Ă©tant de pure intrigue, mais qui a un contenu idĂ©ologique conservateur-rĂ©actionnaire (MontĂ©pin) ;
  4. le roman historique d’Alexandre Dumas et de Ponson du Terrail qui, outre son caractère historique, a un caractère idĂ©ologique-politique, mais moins marquĂ© : Ponson du Terrail cependant est conservateur rĂ©actionnaire, et l’exaltation des aristocrates et de leurs fidèles serviteurs a un caractère bien diffĂ©rent des reprĂ©sentations historiques d’Alexandre Dumas, qui n’a pourtant pas une tendance politique dĂ©mocratique nette, mais qui est plutĂ´t imprĂ©gnĂ© de sentiments dĂ©mocratiques gĂ©nĂ©riques et « passif s Â», et se rapproche souvent du type « sentimental Â» ;
  5. le roman policier sous son double aspect (Lecocq, Rocambole, Sherlock Holmes, Arsène Lupin) ;
  6. le roman tĂ©nĂ©breux (fantĂ´mes, châteaux mystĂ©rieux, etc. : Anna Radcliffe) ;
  7. le roman scientifique d’aventures, géographique, qui peut avoir une tendance ou n’être qu’un roman d’intrigue (Jules Verne, Boussenard).

De plus chacun de ces types prĂ©sente divers aspects nationaux (en AmĂ©rique, le roman d’aventures est l’épopĂ©e des pionniers, etc.). On peut observer comment, dans la production d’ensemble de chaque pays, il y a, implicitement, un sentiment nationaliste, qui ne s’exprime pas de façon rhĂ©torique, mais qui s’insinue habilement dans le rĂ©cit. Chez Verne et chez les Français, le sentiment anti-anglais, liĂ© Ă  la perte des colonies et Ă  l’irritation causĂ©e par les dĂ©faites maritimes, est très vif : dans le roman gĂ©ographique d’aventures les Français ne se heurtent pas aux Allemands, mais aux Anglais. Mais le sentiment anti-anglais est vif Ă©galement dans le roman historique et jusque dans le roman sentimental (par exemple George Sand ; rĂ©action due Ă  la guerre de Cent Ans et Ă  l’assassinat de Jeanne d’Arc, et aussi Ă  la fin de NapolĂ©on).

En Italie, aucun de ces types de roman n’a eu d’écrivains (nombreux) de quelque relief (je ne parle pas de valeur littĂ©raire, mais de valeur « commerciale Â», d’invention, de construction ingĂ©nieuse d’intrigues, Ă  grand effet, certes, mais Ă©laborĂ©es de façon assez rationnelle). MĂŞme le roman policier, qui a eu un tel succès international (et financier pour les auteurs et Ă©diteurs) n’a pas eu d’écrivains en Italie ; et pourtant de nombreux romans, surtout historiques, ont pris pour sujet l’Italie et les Ă©vĂ©nements historiques de ses villes, de ses rĂ©gions, ses institutions et ses hommes. Ainsi l’histoire vĂ©nitienne, avec ses organisations politiques, judiciaires, policières, a fourni et continue Ă  fournir des sujets aux romanciers populaires de tous les pays, sauf Ă  l’Italie. La littĂ©rature populaire sur la vie des brigands a connu en Italie un certain succès, mais c’est une production de très basse valeur.

Le dernier, le plus rĂ©cent type de livre populaire est la vie romancĂ©e qui reprĂ©sente de toute façon une tentative inconsciente pour satisfaire aux exigences culturelles de certaines couches populaires plus Ă©voluĂ©es au point de vue culturel, qui ne se contentent pas de l’histoire du type Dumas. MĂŞme cette littĂ©rature n’a pas en Italie de nombreux reprĂ©sentants (Mazzucchelli, Cesare Giardini, etc.) : non seulement les Ă©crivains italiens ne sont pas comparables parle nombre, la fĂ©conditĂ©, le talent et le charme littĂ©raire aux Ă©crivains français, allemands, anglais, mais, chose plus significative, ils choisissent leurs sujets hors d’Italie (Mazzucchelli et Giardini en France, Eucardio Momigliano en Angleterre), pour s’adapter au goĂ»t populaire italien qui s’est formĂ© d’après les romans historiques, plus spĂ©cialement français. L'homme de lettres italien n’écrirait pas une biographie romancĂ©e de Masaniello, de Michele de Lando, de Cola di Rienzo33, sans se croire obligĂ© de les bourrer, pour les « soutenir Â», d’ennuyeuses tirades de rhĂ©torique, pour qu’on ne croie pas…, pour qu’on ne pense pas…. etc. Il est vrai que le succès remportĂ© par les vies romancĂ©es a amenĂ© de nombreux Ă©diteurs Ă  commencer la publication de collections biographiques, mais il s’agit de livres qui sont par rapport Ă  la vie romancĂ©e ce que la Religieuse de Monza34 est au Comte de Monte-Cristo ; il s’agit du thème biographique habituel, souvent philologiquement correct, qui peut trouver au maximum quelques milliers de lecteurs, mais qui ne devient pas populaire.

Il faut remarquer que certains types de roman populaire indiquĂ©s plus haut ont leur correspondance dans le théâtre et aujourd’hui dans le cinĂ©ma. Au théâtre, la fortune considĂ©rable de Dario Niccodemi est certainement due au fait qu’il a su dramatiser certains traits et certains motifs Ă©minemment liĂ©s Ă  l’idĂ©ologie populaire ; ainsi dans Scampolo, dans L'Aigrette, La Volata, etc. Chez Gioacchino Forzano aussi on trouve quelque chose de ce genre, mais sur le modèle de Ponson du Terrail, avec des tendances conservatrices. L'Ĺ“uvre de théâtre qui a eu en Italie le plus grand succès populaire est La Morte civile de Giacometti, de caractère italien ; il n’a pas eu d’imitateur de valeur (toujours dans un sens non littĂ©raire). Dans ce domaine du théâtre, on peut remarquer que toute une sĂ©rie d’auteurs dramatiques de grande valeur littĂ©raire peuvent plaire beaucoup, mĂŞme au public populaire : Maison de poupĂ©e d’Ibsen est très bien accueillie par le peuple des villes, dans la mesure oĂą les sentiments reprĂ©sentĂ©s et la tendance morale de l’auteur trouvent une rĂ©sonance profonde dans la psychologie populaire. Et d’ailleurs que devrait ĂŞtre le fameux théâtre d’idĂ©es sinon cela : la reprĂ©sentation de passions liĂ©es aux murs avec des solutions dramatiques reprĂ©sentant une catharsis « progressive Â», reprĂ©sentant le drame de la partie la plus avancĂ©e intellectuellement et moralement d’une sociĂ©tĂ©, et exprimant le dĂ©veloppement historique immanent dans les murs elles-mĂŞmes, telles qu’elles sont ? Ces passions, ce drame doivent cependant ĂŞtre reprĂ©sentĂ©s et non dĂ©veloppĂ©s comme une thèse, comme un discours de propagande, c’est-Ă -dire que l’auteur doit les vivre, dans le monde rĂ©el avec toutes leurs exigences contradictoires, et ne pas exprimer des sentiments uniquement tirĂ©s des livres. (L.V.N., pp. 110-113.)

[1934-1935]

 Jules Verne et le roman gĂ©ographique-scientifique đź”—

Dans les livres de Jules Verne, il n’y a jamais rien qui soit tout Ă  fait impossible : les « possibilitĂ©s Â» dont disposent les hĂ©ros de Jules Verne sont supĂ©rieures Ă  celles qui existent rĂ©ellement Ă  l’époque mais elles ne sont pas trop supĂ©rieures et surtout elles ne sont pas « en dehors Â» de la ligne de dĂ©veloppement des conquĂŞtes scientifiques obtenues ; son imagination n’est pas du tout « arbitraire Â» et a pour cela la facultĂ© d’exciter l’imagination du lecteur dĂ©jĂ  acquis Ă  l’idĂ©e du dĂ©veloppement fatal du progrès scientifique dans le domaine du contrĂ´le des forces de la nature.

Le cas de Wells et de Poe est diffĂ©rent, car chez eux « l’arbitraire Â» domine en grande partie, mĂŞme si le point de dĂ©part peut ĂŞtre logique et dĂ©couler d’une rĂ©alitĂ© scientifique concrète : il y a chez Verne l’alliance ! de l’intelligence humaine et des forces matĂ©rielles ; chez Wells et chez Poe c’est l’intelligence humaine qui prĂ©domine et c’est pourquoi Verne a Ă©tĂ© plus populaire, parce que plus comprĂ©hensible. Mais en mĂŞme temps cet Ă©quilibre des constructions romanesques de Verne est devenu une limite, dans le temps, Ă  sa popularitĂ© (mise Ă  part sa maigre valeur artistique) : la science a dĂ©passĂ© Verne et ses livres ne sont plus des « excitants psychiques Â».

On peut dire quelque chose de semblable des aventures policières, par exemple de Conan Doyle ; pour son Ă©poque elles Ă©taient excitantes, aujourd’hui elles ne le sont presque plus et pour diverses raisons : parce que le monde des luttes policières est aujourd’hui mieux connu, alors que Conan Doyle, en grande partie, le rĂ©vĂ©lait, du moins Ă  un grand nombre de lecteurs pacifiques. Mais surtout parce que, en Sherlock Holmes il y a un Ă©quilibre rationnel (trop) entre l’intelligence et la science. Aujourd’hui on est plus intĂ©ressĂ© par l’apport individuel du hĂ©ros, par la technique « psychique Â» en soi, aussi Poe et Chesterton sont plus intĂ©ressants, etc.

Dans la revue Marzocco du 19 fĂ©vrier 1928, Adolfo Faggi (« Impressions sur Jules Verne Â» ) Ă©crit que le caractère anti-anglais de nombreux romans de Jules Verne doit ĂŞtre situĂ© dans cette pĂ©riode de rivalitĂ© entre la France et l’Angleterre qui atteignit son point culminant dans l’épisode de Fachoda. L'affirmation est erronĂ©e et entachĂ©e d’anachronisme : l’antibritannisme Ă©tait (et il l’est peut-ĂŞtre encore) un Ă©lĂ©ment fondamental de la psychologie populaire française ; le sentiment anti-allemand est relativement rĂ©cent, moins enracinĂ© que le sentiment anti-anglais, il n’existait pas avant la RĂ©volution française et s’est dĂ©veloppĂ© après 1870, après la dĂ©faite et l’impression douloureuse que la France n’était plus la forte nation militaire et politique de l’Europe occidentale, car l’Allemagne, seule, sans coalition, avait vaincu la France. Le sentiment anti-anglais remonte Ă  la formation de la France moderne, comme Etat unitaire et moderne c’est-Ă -dire Ă  la guerre de Cent Ans, et aux Ă©chos dans l’imagination populaire de l’épopĂ©e de Jeanne d’Arc ; il a Ă©tĂ© renforcĂ© dans les temps modernes par les guerres pour l’hĂ©gĂ©monie sur le continent (et dans le monde) qui a atteint son maximum avec la RĂ©volution française et avec NapolĂ©on : l’épisode de Fachoda, malgrĂ© toute sa gravitĂ©, ne peut ĂŞtre comparĂ© Ă  cette imposante tradition dont tĂ©moigne toute la littĂ©rature française populaire. (L.V.N., pp. 114-115.)

[1934-1935]

 

Sur le roman policier đź”—

Le roman policier est nĂ© aux confins de la littĂ©rature sur les « causes cĂ©lèbres Â». C'est Ă  celle-ci, d’ailleurs, que se rattache Ă©galement le roman du type Comte de MonteCristo ; ne s’agit-il pas, ici aussi, de « causes cĂ©lèbres Â» romancĂ©es, colorĂ©es de toute l’idĂ©ologie populaire concernant l’administration de la justice, surtout si la passion politique s’y mĂŞle ? Rodin, dans Le Juif errant, n’est-il pas un type d’organisateur d’ « intrigues scĂ©lĂ©rates Â», que n’arrĂŞte aucun crime, aucun assassinat, et au contraire le prince Rodolphe35 n’est-il pas « l’ami du peuple Â», qui dĂ©joue les intrigues et les crimes ? Le passage de ce type de roman aux romans de pure aventure est marquĂ© par un processus de schĂ©matisation de la pure intrigue, dĂ©pouillĂ©e de tout Ă©lĂ©ment d’idĂ©ologie dĂ©mocratique et petite-bourgeoise : ce n’est plus la lutte entre le peuple bon, simple et gĂ©nĂ©reux, et les forces obscures de la tyrannie (JĂ©suites, police secrète liĂ©e Ă  la raison d’Etat ou Ă  l’ambition de certains princes, etc.), mais seulement la lutte entre la dĂ©linquance professionnelle ou spĂ©cialisĂ©e et les forces de l’ordre lĂ©gal, privĂ©es ou publiques, sur la base de la loi Ă©crite.

La collection des « causes cĂ©lèbres Â», dans la cĂ©lèbre collection française, a eu son Ă©quivalent dans les autres pays : elle a Ă©tĂ© traduite en italien, au moins en partie, pour les procès de renommĂ©e europĂ©enne, comme celui de Fualdès, pour l’assassinat du courrier de Lyon, etc.

L'activitĂ© « judiciaire Â» a toujours suscitĂ© de l’intĂ©rĂŞt et continue Ă  le faire ; l’attitude du sentiment public envers l’appareil de la justice (toujours discrĂ©ditĂ©, d’oĂą le succès du policier privĂ© ou amateur) et envers le dĂ©linquant a souvent changĂ© ou du moins a pris diverses colorations. Le grand criminel a souvent Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ© comme supĂ©rieur Ă  l’appareil de la justice, exactement comme le reprĂ©sentant de la « vraie Â» justice : influence du romantisme, Les Brigands36 de Schiller ; les contes d’Hoffmann, Anna Radcliffe, le « Vautrin Â» de Balzac.

Le personnage de Javert des MisĂ©rables est intĂ©ressant du point de vue de la psychologie populaire : Javert a tort du point de vue de la « vraie justice Â», mais Hugo l’a reprĂ©sentĂ© de façon sympathique, comme un « homme de caractère Â», attachĂ© Ă  son devoir « abstrait Â», etc. ; c’est de Javert que naĂ®t peut-ĂŞtre une tradition selon laquelle mĂŞme le policier peut ĂŞtre « respectable Â».

Rocambole de Ponson du Terrail. Gaboriau continue la rĂ©habilitation du policier, avec Monsieur Lecocq qui ouvre la voie Ă  Sherlock Holmes. Il n’est pas vrai que les Anglais, dans le roman « judiciaire Â» reprĂ©sentent la « dĂ©fense de la loi Â», alors que les Français reprĂ©sentent l’exaltation du dĂ©linquant. Il s’agit d’un passage « culturel Â» dĂ» au fait que cette littĂ©rature se rĂ©pand aussi dans certaines couches cultivĂ©es. Se rappeler qu’Eugène Sue, très lu par les dĂ©mocrates des classes moyennes, a imaginĂ© tout un système de rĂ©pression de la dĂ©linquance professionnelle.

Dans cette littĂ©rature policière il y a toujours eu deux courants l’un mĂ©canique, basĂ© sur l’intrigue, l’autre artistique ; Chesterton est aujourd’hui le plus grand reprĂ©sentant de cet aspect « artistique Â» comme le fut en son temps Poe : Balzac, avec Vautrin, s’occupe du dĂ©linquant, mais il n’est pas, « techniquement Â» parlant, un Ă©crivain de romans policiers.

[1934-1935]

Voir le livre de Henri Jagot : Vidocq, Ă©d. Berger-Levrault, Paris, 1932. Vidocq a servi de point de dĂ©part au Vautrin de Balzac et Ă  Alexandre Dumas (on le retrouve aussi un peu dans le « Jean Valjean Â» de Victor Hugo et surtout dans Rocambole). Vidocq fut condamnĂ© Ă  huit ans de prison comme faux-monnayeur, Ă  cause d’une imprudence ; vingt Ă©vasions, etc. En 1812, il entra dans la police de NapolĂ©on et commanda pendant quinze ans une Ă©quipe d’agents crĂ©Ă©e exprès pour lui : il devint cĂ©lèbre pour ses arrestations sensationnelles. CongĂ©diĂ© par Louis-Philippe, il fonda une agence privĂ©e de dĂ©tectives, mais avec peu de succès : il ne pouvait opĂ©rer que dans les rangs de la police d’Etat. Mort en 1857. Il a laissĂ© ses MĂ©moires, qui n’ont pas Ă©tĂ© Ă©crits par lui seul et qui contiennent beaucoup d’exagĂ©rations et de vantardises.

Voir l’article de Aldo Sorani : « Conan Doyle et le succès du roman policier Â» dans Pegaso d’aoĂ»t 1930 : important pour l’analyse de ce genre de littĂ©rature et pour les diverses formes spĂ©cifiques qu’il a pris jusqu’ici. En parlant de Chesterton et de la sĂ©rie de nouvelles sur le père Brown37, Sorani ne tient pas compte de deux Ă©lĂ©ments culturels qui paraissent par contre essentiels : a) il ne fait pas allusion Ă  l’atmosphère caricaturale qui se manifeste spĂ©cialement dans le volume L'Innocence du père Brown et qui constitue mĂŞme l’élĂ©ment artistique qui Ă©lève la nouvelle policière de Chesterton lorsque, ce qui n’est pas toujours le cas, l’expression en est parfaite ; b) il ne signale pas le fait que les nouvelles du père Brown sont des « apologies Â» du catholicisme et du clergĂ© romain, entraĂ®nĂ© Ă  connaĂ®tre tous les replis de l’âme humaine par l’exercice de la confession et par sa fonction de guide spirituel et d’intermĂ©diaire entre l’homme et la divinitĂ© contre le « scientisme Â» et la psychologie positive du protestant Conan Doyle. Sorani, dans son article, se rĂ©fère Ă  diverses tentatives, particulièrement anglo-saxonnes, et de plus grande importance littĂ©raire, pour perfectionner du point de vue technique le roman policier. L'archĂ©type est Sherlock Holmes, dans ses deux caractères fondamentaux : de scientifique et de psychologue : il s’agit de perfectionner l’un oul’autre de ces traits caractĂ©ristiques, ou les deux ensemble. Chesterton a justement insistĂ© sur l’élĂ©ment psychologique, dans le jeu des inductions et des dĂ©ductions du père Brown, mais semble avoir encore exagĂ©rĂ© dans ce sens avec le personnage du poète-policier Gabriel Gale.

Sorani esquisse un tableau du succès inouĂŻ remportĂ© par le roman policier dans tous les ordres de la sociĂ©tĂ© et cherche Ă  en trouver l’origine psychologique : ce serait une manifestation de rĂ©volte contre le caractère mĂ©canique et la standardisation de la vie moderne, une façon de s’évader de la grisaille de la vie quotidienne. Mais cette explication peut s’appliquer Ă  toutes les formes de littĂ©rature, populaire ou artistique : depuis le poème chevaleresque (Don Quichotte ne cherche-t-il pas Ă  s’évader lui aussi, et mĂŞme pratiquement de la vie quotidienne grise et standardisĂ©e d’un village espagnol ?) jusqu’au roman-feuilleton de tous genres. L'ensemble de la littĂ©rature et de la poĂ©sie ne serait donc qu’unstupĂ©fiant contre la banalitĂ© quotidienne ? De toute façon, l’article de Sorani est indispensable pour une future recherche plus organique sur ce genre de littĂ©rature populaire.

Le problème : Pourquoi la littĂ©rature policière est-elle rĂ©pandue ? est un aspect particulier du problème plus gĂ©nĂ©ral : Pourquoi la littĂ©rature non artistique est-elle rĂ©pandue ? Sans aucun doute pour des raisons pratiques et culturelles (politiques et morales) : et cette rĂ©ponse gĂ©nĂ©rale est la plus prĂ©cise, dans ses limites approximatives. Mais la littĂ©rature artistique elle-mĂŞme ne se rĂ©pand-elle pas elle aussi pour des raisons pratiques ou politiques et morales, et seulement par l’intermĂ©diaire de raisons de goĂ»t artistique, pour rechercher la beautĂ© et pour en jouir ? En rĂ©alitĂ© on lit un livre poussĂ© par des raisons pratiques (et il faut rechercher pourquoi certains Ă©lans se gĂ©nĂ©ralisent plus que d’autres) et on le relit pour des raisons artistiques. L'Ă©motion esthĂ©tique ne naĂ®t presque jamais Ă  la première lecture. Cela se manifeste encore davantage au théâtre, oĂą l’émotion esthĂ©tique reprĂ©sente un « pourcentage Â» très rĂ©duit de l’intĂ©rĂŞt du spectateur ; car Ă  la scène d’autres Ă©lĂ©ments jouent, et nombre d’entre eux ne sont mĂŞme pas d’ordre intellectuel, mais d’ordre purement physiologique, comme le sex appeal, etc. Dans d’autres cas l’émotion esthĂ©tique au théâtre ne tire pas son origine de l’œuvre littĂ©raire, mais de son interprĂ©tation par les acteurs et le metteur en scène : mais dans ce cas, il faut que le texte littĂ©raire du drame qui fournit le prĂ©texte Ă  l’interprĂ©tation ne soit pas « difficile Â» et d’une psychologie recherchĂ©e, mais qu’il soit « Ă©lĂ©mentaire et populaire Â» dans ce sens que les passions reprĂ©sentĂ©es doivent ĂŞtre, le plus possible, profondĂ©ment « humaines Â» et d’une expĂ©rience immĂ©diate (vengeance, honneur, amour maternel, etc.) et par consĂ©quent l’analyse se complique aussi dans ces cas-lĂ .

Les grands acteurs traditionnels Ă©taient acclamĂ©s dans La Mort civile, dans Les Deux Orphelines, dans Les Crochets du Père Martin38, etc., plus que dans les intrigues Ă  complications psychologiques : dans le premier cas les applaudissements Ă©taient sans rĂ©serve ; dans le second cas, ils Ă©taient plus froids, destinĂ©s Ă  isoler l’acteur aimĂ© du public de l’œuvre reprĂ©sentĂ©e, etc.

Une justification du succès des romans populaires semblable Ă  celle que donne Sorani se trouve dans un article de Filippo Burzio sur Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas (publiĂ© dans La Stampa du 22 octobre 1930 et reproduit en extraits par L'Italia letteraria du 9 novembre). Burzio considère Les Trois Mousquetaires comme une excellente personnification, comme Don Quichotte et le Roland furieux39, du mythe de l’aventure, c’est-Ă -dire de quelque chose d’essentiel Ă  la nature humaine, qui semble gravement et progressivement s’éloigner de la vie moderne. Plus l’existence se fait rationnelle [ou rationalisĂ©e, plutĂ´t, par contrainte, car si elle est rationnelle pour les groupes dominants, elle ne l’est pas pour les groupes dominĂ©s ; et elle est liĂ©e Ă  l’activitĂ© Ă©conomique-pratique, par laquelle la contrainte s’exerce, fut-ce mĂŞme de façon indirecte, sur les couches « intellectuelles Â» elles-mĂŞmes] et organisĂ©e, plus la discipline sociale devient rigoureuse et la tâche assignĂ©e Ă  l’individu prĂ©cise et prĂ©visible [mais imprĂ©visible pour les dirigeants, comme le manifestent les crises et les catastrophes historiques], et plus la marge d’aventure se trouve rĂ©duite, comme la libre forĂŞt, qui appartient Ă  tous, est rĂ©duite entre les murs Ă©touffants de la propriĂ©tĂ© privĂ©e… Le taylorisme est une belle chose et l’homme est un animal qui peut s’adapter, mais il y a pourtant des limites Ă  sa mĂ©canisation. Si on me demandait quelles sont les raisons profondes de l’inquiĂ©tude occidentale, je rĂ©pondrais sans hĂ©siter : la dĂ©cadence de la foi (!) et l’humiliation du dĂ©sir d’aventure. Qui l’emportera, du taylorisme ou des Trois Mousquetaires ? C'est une autre question, et quant Ă  la rĂ©ponse qui, il y a trente ans, semblait certaine, il vaut mieux la laisser en suspens. Si la civilisation actuelle ne sombre pas, nous assisterons peut-ĂŞtre Ă  un intĂ©ressant mĂ©lange des deux. Â»

Le problème est celui-ci : Burzio ne tient pas compte du fait qu’il y a toujours eu une grande partie de l’humanitĂ© dont l’activitĂ© a toujours Ă©tĂ© taylorisĂ©e et soumise Ă  une discipline de fer, et qu’elle a cherchĂ© Ă  s’évader hors des limites Ă©troites de l’organisation existante qui l’écrasait par l’imagination et par le rĂŞve. La plus grande aventure, la plus grande « utopie Â» que l’humanitĂ© a crĂ©Ă©e collectivement, la religion, n’est-elle pas une façon de s’évader du « monde terrestre Â» ? Et n’est-ce pas dans ce sens que Balzac parle de la loterie comme d’un opium pour la misère, phrase qui a Ă©tĂ© reprise ensuite par d’autres40 ? Mais le plus important est qu’à cĂ´tĂ© de Don Quichotte existe Sancho Pança, qui ne veut pas « d’aventures Â», mais une vie assurĂ©e, et que dans leur grande majoritĂ© les hommes sont tourmentĂ©s prĂ©cisĂ©ment par « l’impossibilitĂ© de prĂ©voir le lendemain Â», par le caractère prĂ©caire de leur propre vie quotidienne, c’est-Ă -dire par un excès d’ « aventures Â» probables.

Dans le monde moderne le problème prend un aspect diffĂ©rent de celui qu’il avait dans le passĂ©, parce que la rationalisation coercitive de l’existence frappe toujours plus les classes moyennes et les intellectuels, et d’une façon inouĂŻe ; mais pour elles aussi il ne s’agit pas d’une dĂ©cadence de l’aventure, mais bien du caractère trop aventureux de la vie quotidienne, c’est-Ă -dire du caractère trop prĂ©caire de l’existence, joint Ă  la conviction qu’il n’y a aucun moyen individuel d’endiguer cette prĂ©caritĂ© de l’existence : aussi les gens aspirent-ils Ă  l’aventure « belle Â» et intĂ©ressante, parce qu’elle est due Ă  leur propre initiative contre la « laide Â», la rĂ©voltante aventure qui est due aux conditions que d’autres ne leur proposent pas, mais leur imposent.

La justification de Sorani et de Burzio sert aussi Ă  expliquer la passion du sportif, c’est-Ă -dire que, expliquant trop de choses, elle n’explique rien. Le phĂ©nomène est vieux au moins comme la religion, et il est Ă  plusieurs aspects et non unilatĂ©ral : il a mĂŞme un aspect positif, c’est-Ă -dire le dĂ©sir de « s’éduquer Â» par la connaissance d’un mode de vie que l’on considère comme supĂ©rieur au sien, le dĂ©sir d’élever sa propre personnalitĂ© en se proposant un modèle idĂ©al, le dĂ©sir de connaĂ®tre le monde et les hommes plus qu’il n’est possible dans certaines conditions de vie, le snobisme, etc., etc. (L.V.N., pp. 115-119.)

[1934-1935]

DĂ©rivations culturelles du roman-feuilleton đź”—

Voir le fascicule de La Cultura consacrĂ© Ă  DostoĂŻevski en 1931. Vladimir Pozner soutient justement dans un article que les romans de DostoĂŻevski, du point de vue culturel, sont dĂ©rivĂ©s des romans-feuilletons genre Eugène Sue, etc. Il ! est utile de ne pas oublier cette dĂ©rivation pour le dĂ©veloppement ultĂ©rieur de cette rubrique sur la littĂ©rature populaire, dans la mesure oĂą elle montre comment certains courants culturels (motifs et intĂ©rĂŞts moraux, sensibilitĂ©, idĂ©ologie, etc.) peuvent s’exprimer de deux façons : Ă  la façon purement mĂ©canique d’une intrigue sensationnelle (Sue, etc.) et Ă  la façon « lyrique Â» (Balzac, DostoĂŻevski, et, dans une certaine mesure Victor Hugo). Les contemporains ne s’aperçoivent pas toujours de la dĂ©gradation d’une partie de ces manifestations littĂ©raires, comme cela s’est produit partiellement pour Eugène Sue, qui a Ă©tĂ© lu par tous les groupes sociaux et qui « Ă©mouvait Â» mĂŞme les gens « cultivĂ©s Â», tandis qu’il tomba ensuite au rang « d’écrivain lu seulement par le peuple. Â» (la « première lecture Â» donne simplement, ou presque, des sensations, qu’elles soient « culturelles Â» ou de contenu, et le « peuple Â» est un lecteur de première lecture, sans attitude critique, chez qui l’émotion naĂ®t de la sympathie qu’il Ă©prouve pour l’idĂ©ologie gĂ©nĂ©rale dont le livre est l’expression souvent artificielle et voulue).

Sur ce mĂŞme sujet, voir :

  1. Mario Praz : La Carne, lamorte e il diavolo nella letteratura romantica, in-16, pp. X-505, Milan-Rome, Ă©d. La Cultura (voir le compte rendu de Luigi Foscolo Benedetto dans Leonardo de mars 1931 : il en ressort que Praz n’a pas distinguĂ© avec exactitude les diffĂ©rents degrĂ©s de « culture Â», d’oĂą certaines objections de Benedetto, qui d’ailleurs ne paraĂ®t pas avoir saisi lui-mĂŞme le lien historique du problème historico-littĂ©raire) ;
  2. Servais Etienne : Le Genre romanesque en France depuis l’apparition de la « Nouvelle HĂ©loĂŻse Â» jusqu’aux approches de la RĂ©volution, Ă©d. Armand Colin ;
  3. Alice Killen : Le roman terrifiant ou « roman noir Â» de Walpole Ă  Anne Radcliffe, et son influence sur la littĂ©rature française jusqu’en 1840, Ă©d. Champion ; et Reginald W. Hartland (chez le mĂŞme Ă©diteur : Walter Scott et le roman « frĂ©nĂ©tique Â»).

L'affirmation de Pozner, que le roman de DostoĂŻevski serait un « roman d’aventure Â» est probablement dĂ©rivĂ©e d’un essai de Jacques Rivière sur le « roman d’aventure Â» (peut-ĂŞtre publiĂ© Ă  la N.R.F.) dont le sens serait : « une vaste reprĂ©sentation d’actions qui sont en mĂŞme temps dramatiques et psychologiques Â», ainsi que l’ont entendu Balzac, DostoĂŻevski, Dickens et George Elio41.

[1934-1935]

A approcher de ceci un article d’AndrĂ© Moufflet : « Le Style du roman-feuilleton Â» dans le Mercure de France du 1er fĂ©vrier 1931. Le roman-feuilleton - selon Moufflet - est nĂ© du besoin d’illusion, qu’éprouvaient une infinitĂ© de petites existences, et qu’elles Ă©prouvent sans doute encore, comme pour rompre la misĂ©rable monotonie Ă  laquelle elles se voient condamnĂ©es. Observation gĂ©nĂ©rale : elle peut se faire pour tous les romans, et pas seulement pour les romans-feuilletons : il faut analyser quelle illusion particulière le roman-feuilleton donne au peuple, et comment cette illusion change selon les pĂ©riodes historiques-politiques : il y a le snobisme, mais il y a un fond d’aspirations dĂ©mocratiques qui se reflètent dans le roman-feuilleton classique. Roman « tĂ©nĂ©breux Â» Ă  la Radcliffe, roman d’intrigue, d’aventures, policier Ă  caractère scandaleux, de la pègre, etc. Le snob se reconnaĂ®t dans le roman-feuilleton qui dĂ©crit la vie des nobles ou, de façon gĂ©nĂ©rale, des hautes classes de la sociĂ©tĂ©, mais cela plaĂ®t aux femmes et particulièrement aux jeunes filles et chacune d’elles, d’ailleurs, pense que la beautĂ© peut la faire entrer dans ces classes supĂ©rieures.

Pour Moufflet, il y a des « classiques Â» du roman feuilleton ; mais il entend cela dans un certain sens : il semble que le roman-feuilleton « classique Â» soit celui du genre « dĂ©mocratique Â» avec diverses nuances de Victor Hugo Ă  Eugène Sue, Ă  Alexandre Dumas. L'article de Moufflet est Ă  lire, mais sans perdre de vue qu’il examine le roman-feuilleton comme « genre littĂ©raire Â», pour le style, etc., comme expression d’une « esthĂ©tique-populaire Â», ce qui est faux. Le peuple est « contenuiste Â», mais si le contenu est exprimĂ© par de grands artistes, ce sont ceux-lĂ  qu’il prĂ©fère. Rappeler ce que j’ai Ă©crit de l’amour du peuple pour Shakespeare, pour les classiques grecs et, dans la pĂ©riode moderne, pour les grands romanciers russes (TolstoĂŻ, DostoĂŻevski). De mĂŞme, en musique, Verdi.

[1933-1934]

Dans l’article « Le mercantilisme littĂ©raire Â» de J.-H. Rosny aĂ®nĂ©, dans Les Nouvelles littĂ©raires du 4 octobre 1930, il est dit que Victor Hugo a Ă©crit Les MisĂ©rables en s’inspirant des Mystères de Paris d’Eugène Sue et du succès de ce dernier livre, succès si grand que, quarante ans après, son Ă©diteur Lacroix en Ă©tait encore stupĂ©fait. Rosny Ă©crit :

« Les feuilletons, soit dans l’intention du directeur de journal, soit dans celle de leur auteur, furent des productions inspirĂ©es par le goĂ»t du public et non par le goĂ»t des auteurs. Â»

Cette dĂ©finition est, elle aussi, unilatĂ©rale. En effet Rosny n’écrit qu’une sĂ©rie d’observations sur la littĂ©rature « commerciale Â» en gĂ©nĂ©ral (et aussi, par consĂ©quent, sur la littĂ©rature pornographique) et sur l’aspect commercial de la littĂ©rature. Si le « commerce Â» et un certain « goĂ»t Â» du public se rencontrent, ce n’est pas le fait du hasard, tant il est vrai que les feuilletons Ă©crits aux environs de 1848 avaient une orientation politico-sociale dĂ©terminĂ©e, qui aujourd’hui encore les fait rechercher et lire par un public qui est animĂ© par ces mĂŞmes sentiments de 1848 [A propos de Victor Hugo, se rappeler ses bons rapports avec Louis-Philippe et, par la suite, son attitude de monarchiste constitutionnel en 48. Il est intĂ©ressant de remarquer que, tandis qu’il Ă©crivait Les MisĂ©rables, il Ă©crivait aussi les notes de Choses vues (parues après sa mort), et que les deux façons d’écrire ne sont pas toujours en accord. Etudier ces questions, car d’habitude on considère Hugo comme un homme d’un seul bloc, etc. (dans la Revue des Deux-Mondes de 1928 ou 1929, plus probablement de 1929, il doit y avoir un article lĂ -dessus42) (L.V.N., pp. 119-121.)

[1933-1934]

 Origines populaires du « surhomme Â»  đź”—

Chaque fois que l’on tombe sur quelque admirateur de Nietzsche il est opportun de se demander et de rechercher si ses conceptions « surhumaines Â», contre la morale conventionnelle, etc., sont purement d’origine nietzschĂ©enne, c’est-Ă -dire sont le produit de l’élaboration d’une pensĂ©e qu’il faut situer dans la sphère de la « haute culture Â», ou bien si elles ont des origines beaucoup plus modestes, et si elles ne sont pas, par exemple, liĂ©es Ă  la littĂ©rature des romans-feuilletons. (Et Nietzsche lui-mĂŞme n’a-t-il en rien Ă©tĂ© influencĂ© ; par les romans-feuilletons français ? Il faut se souvenir que ce genre de littĂ©rature, aujourd’hui dĂ©gradĂ©e aux loges de concierge, a Ă©tĂ© très rĂ©pandue parmi les intellectuels, au moins jusqu’en 1870, comme le sont aujourd’hui ce qu’on appelle les romans « de la sĂ©rie noire Â»). Il semble de toute façon qu’on puisse affirmer qu’une grande partie de la soi-disant « surhumanitĂ© Â» nietzschĂ©enne a simplement pour origine et pour modèle doctrinal non pas Zarathoustra, mais Le Comte de Monte-Cristo d’A. Dumas. Le personnage le plus achevĂ© qui est reprĂ©sentĂ© par Dumas dans Le Comte de Monte-Cristo a de nombreuses rĂ©pliques dans d’autres romans du mĂŞme auteur : on le retrouve, par exemple, dans Athos des Trois Mousquetaires, dans Joseph Balsamo et peut-ĂŞtre aussi dans d’autres personnages. De mĂŞme, quand on lit que quelqu’un est un admirateur de Balzac, il faut ĂŞtre sur ses gardes : dans Balzac aussi il y a bien des choses quirelèvent du roman-feuilleton. Vautrin lui aussi est Ă  sa façon un surhomme, et le discours qu’il tient Ă  Rastignac dans Le Père Goriot est fortement… nietzschĂ©en au sens vulgaire du mot ; et l’on peut dire la mĂŞme chose de Rastignac et de RubemprĂ©43.

Le succès de Nietzsche a Ă©tĂ© très composite : ses oeuvres complètes sont publiĂ©es par l’éditeur Monanni et l’on connaĂ®t les origines culturelles idĂ©ologiques de Monanni et de sa plus fidèle clientèle.

Vautrin et « l’ami de Vautrin Â» ont laissĂ© une trace profonde dans la littĂ©rature de Paolo Valera et dans sa Folla (se rappeler le Turinois « ami de Vautrin Â» de la Folla). L'idĂ©ologie du « mousquetaire Â» empruntĂ©e au roman de Dumas a trouvĂ© par la suite un large Ă©cho dans le peuple.

Que l’on Ă©prouve une certaine pudeur Ă  justifier mentalement ses propres conceptions avec les romans de Dumas et de Balzac, cela se comprend aisĂ©ment : c’est pourquoi on les justifie avec Nietzsche et l’on admire Balzac comme Ă©crivain d’art et non comme crĂ©ateur de personnages romanesques du genre feuilleton. Mais le lien rĂ©el paraĂ®t certain du point de vue de la culture. Le type du « surhomme Â» est Monte-Cristo, libĂ©rĂ© de cette aurĂ©ole particulière de « fatalisme Â» qui est propre au bas romantisme et qui est encore plus appuyĂ© chez Athos et chez Joseph Balsamo. Monte-Cristo transportĂ© dans la politique est certes tout Ă  fait pittoresque (la lutte contre les « ennemis personnels Â» de Monte-Cristo, etc.). On peut observer Ă  quel point certains pays ont pu rester, dans ce domaine Ă©galement, provinciaux et arriĂ©rĂ©s par rapport Ă  d’autres pays ; alors que Sherlock Holmes est dĂ©jĂ  devenu anachronique pour une grande partie de l’Europe, dans certains pays on en est encore Ă  Monte-Cristo et Ă  Fenimore Cooper (cf. « les sauvages Â», « barbiche de fer Â», etc44. ).

Voir le livre de Mario Praz : La carne, la morte e il diavolonella letteratura romantica (Ă©dition La Cultura). A cĂ´tĂ© de la recherche de Praz, il faudrait faire celle-ci : du « surhomme Â» dans la littĂ©rature populaire et de ses influences sur la vie rĂ©elle et sur les mĹ“urs (la petite-bourgeoisie et les petits intellectuels sont particulièrement influencĂ©s par ce genre d’images romanesques, qui sont comme leur « opium Â», leur « paradis artificiel Â», en opposition avec leur vie mesquine et Ă©troite dans la rĂ©alitĂ© immĂ©diate) : d’oĂą le succès de certains slogans comme : « il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme une brebis45. Â», succès particulièrement grand chez ceux qui sont justement, et irrĂ©mĂ©diablement, des brebis. Combien de ces « brebis Â» disent « Oh ! si j’avais le pouvoir, mĂŞme un seul jour ! Â», etc. ; ĂŞtre des « justiciers Â» implacables, c’est Ă  quoi aspirent ceux qui subissent l’influence de Monte-Cristo.

Adolfo Omodeo a observĂ© qu’il existe une sorte de « mainmorte Â» culturelle, constituĂ©e par la littĂ©rature religieuse, dont personne ne semble vouloir s’occuper, comme si elle n’avait aucune importance et aucune fonction dans la vie nationale et populaire. A part l’épigramme de la « mainmorte Â» et la satisfaction du clergĂ© devant le fait que sa littĂ©rature spĂ©ciale n’est pas soumise Ă  un examen critique, il existe un autre secteur de la vie culturelle nationale et populaire dont personne ne s’occupe et ne se prĂ©occupe de façon critique ; et c’est prĂ©cisĂ©ment la littĂ©rature de feuilleton proprement dite, au sens large du terme (au sens oĂą Victor Hugo et mĂŞme Balzac en font partie !)

Dans Monte-Cristo il y a deux chapitres oĂą l’on disserte explicitement sur le « surhomme Â» des feuilletons : le chapitre intitulĂ© « IdĂ©ologie Â», lorsque MonteCristo rencontre le procureur Villefort ; et celui qui dĂ©crit le dĂ©jeuner chez le vicomte de Morcerf lors du premier voyage de Monte-Cristo Ă  Paris. Voir si dans d’autres romans de Dumas il existe d’autres Ă©lĂ©ments « idĂ©ologiques Â» de ce genre. Dans Les Trois Mousquetaires, Athos tient davantage du type gĂ©nĂ©ral de l’homme fatal du bas romantisme : dans ce roman l’humeur individualiste des gens du peuple est plutĂ´t excitĂ©e par l’activitĂ© aventureuse et extra-lĂ©gale des mousquetaires en tant que tels. Dans Joseph Balsamo, la puissance de l’individu est liĂ©e Ă  des forces obscures de magie et Ă  l’appui que lui donne la maçonnerie europĂ©enne, donc l’exemple est moins suggestif pour le lecteur populaire. Chez Balzac, les personnages ont un caractère artistique plus concret, mais ils font cependant partie de l’atmosphère du romantisme populaire. Rastignac et Vautrin ne doivent certes pas ĂŞtre confondus avec les personnages de Dumas et c’est justement pourquoi leur influence est plus facile Ă  « avouer Â», non seulement pour des hommes comme Paolo Valera et ses collaborateurs de la Folla, mais aussi pour de mĂ©diocres intellectuels comme Vincenzo Morello, que l’on considère pourtant (ou du moins qui sont considĂ©rĂ©s par beaucoup) comme appartenant au monde de la « haute culture Â». De Balzac il faut rapprocher Stendhal avec Julien Sorel et d’autres personnages de ses romans.

Pour le « surhomme Â» de Nietzsche, outre l’influence romantique française (et de façon gĂ©nĂ©rale celle du culte de NapolĂ©on) il faut voir les tendances racistes, qui ont atteint leur point culminant chez Gobineau et de lĂ  chez Chamberlain et dans le pangermanisme (Treitschke, la thĂ©orie de la puissance, etc.). Mais peut-ĂŞtre le « surhomme Â» populaire de Dumas doit-il ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une rĂ©action « dĂ©mocratique Â» Ă  la conception d’origine fĂ©odale du racisme, qu’il faudrait lier Ă  l’exaltation du « chauvinisme Â» français dans les romans d’Eugène Sue.

Comme rĂ©action Ă  cette tendance du roman populaire français il faut signaler DostoĂŻevski : Raskolnikov, c’est Monte-Cristo « critiquĂ© Â» pas un panslaviste chrĂ©tien. Pour l’influence exercĂ©e sur DostoĂŻevski par le roman feuilleton français, voir le numĂ©ro spĂ©cial de La Cultura consacrĂ© Ă  DostoĂŻevski.

Le caractère populaire du « surhomme Â» contient de nombreux Ă©lĂ©ments théâtraux, extĂ©rieurs, qui conviennent Ă  une « primadonna Â» plutĂ´t qu’à un « surhomme Â» ; beaucoup de formalisme « subjectif et objectif Â», l’ambition enfantine d’être « le premier de la classe Â», mais surtout celle d’être considĂ©rĂ© et proclamĂ© tel. Sur les rapports entre le bas romantisme et certains aspects de la vie moderne (atmosphère digne du Comte de MonteCristo), lire un article de Louis Gillet dans la Revue des Deux Mondes du 15 dĂ©cembre 1932. Ce type de « surhomme Â» trouve son expression au théâtre (surtout au théâtre français, qui continue sous bien des aspects la littĂ©rature de feuilleton style 1848) : voir le rĂ©pertoire « classique Â» de Ruggero Ruggeri, comme Le Marquis de Priola, La Griffe46, etc., et de nombreuses pièces d’Henry Bernstein. (L.V.N., pp. 122-124.)

[1933-1934]

Balzac đź”—

Voir l’article de Paul Bourget : « Les idĂ©es politiques et sociales de Balzac Â» dans Les Nouvelles littĂ©raires du 8 aoĂ»t 1931. Bourget commence par remarquer qu’aujourd’hui on donne toujours plus d’importance aux idĂ©es de Balzac :

« L'Ă©cole traditionaliste [c’est-Ă -dire rĂ©actionnaire extrĂ©miste] que nous voyons grandir chaque jour, inscrit son nom Ă  cĂ´tĂ© de celui de De Bonald, de Le Play, de Taine lui-mĂŞme. Â»

Mais il n’en Ă©tait pas ainsi autrefois. Sainte-Beuve, dans son article des « Lundis Â» consacrĂ© Ă  Balzac après sa mort, ne fait mĂŞme pas allusion Ă  ses idĂ©es politiques et sociales. Taine, qui admirait l’auteur des romans, lui refusa toute importance doctrinale. Le critique catholique Caro lui-mĂŞme, dans les premières annĂ©es du Second Empire, jugeait futiles les idĂ©es de Balzac. Flaubert Ă©crit que les idĂ©es politiques et sociales de Balzac ne valent pas la peine d’être discutĂ©es : « Il Ă©tait catholique, lĂ©gitimiste, propriĂ©taire, Ă©crit Flaubert, un immense bonhomme, mais de second ordre. Â» Zola Ă©crit : « Rien de plus Ă©trange que ce soutien du pouvoir absolu, dont le talent est essentiellement dĂ©mocratique et qui a Ă©crit l’œuvre la plus rĂ©volutionnaire. Â»

On comprend l’article de Paul Bourget. Il s’agit de trouver chez Balzac l’origine du roman positiviste, mais réactionnaire, la science au service de la réaction (genre Maurras), ce qui par ailleurs est le destin le plus exact du positivisme établi par Comte. (L.V.N., p. 125.)

[1932-1933]

Balzac et la science đź”—

Voir la « PrĂ©face gĂ©nĂ©rale Â» de La ComĂ©die Humaine, oĂą Balzac Ă©crit que le naturaliste aura l’éternel honneur d’avoir montrĂ© que
« l’animal est un principe qui prend sa forme extĂ©rieure ou mieux, les diffĂ©rences de sa forme, dans les milieux oĂą il est appelĂ© Ă  se dĂ©velopper. Les espèces zoologiques rĂ©sultent de ces diffĂ©rences… PĂ©nĂ©trĂ© de ce système, je vis que la sociĂ©tĂ© ressemble Ă  la nature. Ne fait-elle pas de l’homme, suivant les milieux oĂą son action se dĂ©ploie, autant d’hommes diffĂ©rents qu’il y a d’espèces zoologiques ?… Il adonc existĂ©, il existera de tous temps des espèces sociales comme il y a des espèces zoologiques. La diffĂ©rence entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un oisif (!!), un savant, un homme d’Etat, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre (!!), un prĂŞtre, sont aussi considĂ©rables que celles qui distinguent le loup, le lion, l’âne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis. Â»

Que Balzac ait Ă©crit cela et mĂŞme qu’il l’ait pris au sĂ©rieux et qu’il ait pu imaginer de construire tout un système social sur ces mĂ©taphores, cela n’a rien d’étonnant et ne diminue en rien la grandeur de Balzac artiste. Ce qui est remarquable, c’est qu’aujourd’hui Paul Bourget et, comme il le dit, « l’école traditionaliste Â», se soient appuyĂ©s sur ces pauvres fantaisies « scientifiques Â» pour construire des systèmes politico-sociaux qui ne peuvent mĂŞme pas se justifier par leur valeur artistique. En partant de ces donnĂ©es, Balzac se pose le problème de « perfectionner au maximum ces espèces sociales Â» et de les harmoniser entre elles, mais comme les « espèces Â» sont crĂ©Ă©es par le milieu, il faudra « conserver Â» et organiser le milieu donnĂ© pour maintenir et perfectionner l’espèce donnĂ©e. Il semble que Flaubert n’avait pas tort d’écrire que cela ne vaut pas la peine de discuter les idĂ©es sociales de Balzac. Et l’article de Bourget montre seulement Ă  quel point est fossilisĂ©e l’école traditionaliste française.

Mais si tout le système de Balzac est sans importance comme « programme pratique Â», c’est-Ă -dire du point de vue sous lequel l’examine Bourget, il y a en lui des Ă©lĂ©ments qui prĂ©sentent de l’intĂ©rĂŞt pour reconstruire le monde poĂ©tique de Balzac, sa conception du monde telle, qu’il l’a rĂ©alisĂ©e sur le plan artistique, son « rĂ©alisme Â» qui, tout en ayant des origines idĂ©ologiques rĂ©actionnaires, propres Ă  la Restauration, monarchistes, etc., n’en est pas moins pour cela du rĂ©alisme effectif. Et l’on comprend l’admiration qu’eurent pour Balzac les fondateurs de la philosophie de la praxis : que l’homme soit tout le complexe rĂ©sultant des conditions sociales au sein desquelles il s’est dĂ©veloppĂ© et il vit, que pour « changer Â» l’homme il faille changer cet ensemble complexe de conditions, c’est ce qu’a clairement compris Balzac. Que « politiquement et socialement Â» il ait Ă©tĂ© un rĂ©actionnaire, cela n’apparaĂ®t que dans la partie extra-artistique de ses Ă©crits (divagations, prĂ©faces, etc.). Et mĂŞme il est vrai Ă©galement que ce « complexe de conditions Â» ou ce « milieu Â» est compris de façon « naturaliste Â» ; en effet Balzac prĂ©cède un certain courant littĂ©raire français, etc. (L.V.N., pp. 125-126.)

[1932-1933]

Langue nationale et grammaire đź”—

Essai de Croce : cette table ronde est carrĂ©e47 đź”—

[Cahier XXI (29) Ă©crit en 1935.] (L.V.N., pp. 197-205.)

L'essai est erronĂ© mĂŞme du point de vue crocien (de la philosophie crocienne). L'emploi mĂŞme que fait Croce de la proposition montre qu’elle est « expressive Â» donc justifiĂ©e : on peut dire la mĂŞme chose de toutes les « propositions Â», y compris des propositions qui ne sont pas « techniquement Â» grammaticales, qui peuvent ĂŞtre expressives et justifiĂ©es dans la mesure oĂą elles ont une fonction, mĂŞme nĂ©gative (pour mettre en Ă©vidence l’ « erreur Â» de grammaire, on peut employer une incorrection).

Le problème se pose donc diffĂ©remment, en termes de « discipline Ă  l’historicitĂ© du langage Â» dans le cas des « incorrections Â» (qui sont absence de « discipline Â» mentale, nĂ©ologisme, particularisme provincial, jargon, etc.) ou dans d’autres termes (dans le cas proposĂ© par l’essai de Croce, l’erreur est Ă©tablie ainsi : une telle proposition peut apparaĂ®tre dans la reprĂ©sentation d’un « fou Â», d’un anormal, etc., et acquĂ©rir une valeur expressive absolue ; comment reprĂ©senter quelqu’un qui n’est pas « logique Â» sinon en lui faisant dire des « choses illogiques Â» ?). En rĂ©alitĂ©, tout ce qui est « grammaticalement exact Â» peut ĂŞtre justifiĂ© aussi du point de vue esthĂ©tique, logique, etc., si on l’envisage non pas dans la logique particulière de l’expression immĂ©diatement mĂ©canique, mais comme Ă©lĂ©ment d’une reprĂ©sentation plus vaste et plus globale.

La question que veut poser Croce : « Qu'est-ce que la grammaire ? Â» ne peut pas avoir de solution dans son essai. La grammaire est « histoire Â» ou « document historique Â» : elle est la « photographie Â» (ou bien les traits fondamentaux de la « photographie Â» ) d’une phase dĂ©terminĂ©e d’un langage national (collectif) formĂ© historiquement et en continuel dĂ©veloppement. La question pratique peut ĂŞtre : dans quel but cette photographie ? Pour faire l’histoire d’un aspect de la civilisation, ou pour modifier un aspect de la civilisation ? La prĂ©tention de Croce conduirait Ă  nier toute valeur Ă  un tableau reprĂ©sentant entre autres, par exemple, une… sirène : autrement dit, on devrait conclure que toute proposition doit correspondre au vrai ou au vraisemblable, etc.

(La proposition peut ĂŞtre non logique en soi, contradictoire, mais en mĂŞme temps « cohĂ©rente Â» dans un cadre plus vaste.)

 Combien peut-il y avoir de formes de grammaire ? đź”—

Pas mal, certainement. Il y a la forme « immanente Â» au langage lui-mĂŞme, qui nous fait parler « selon la grammaire Â» sans le savoir, tout comme le personnage de Molière faisait de la prose sans le savoir. Et ce rappel ne doit pas sembler inutile, car Panzini (Guide de grammaire italienne, 18° mille) ne paraĂ®t pas distinguer entre cette « grammaire Â» et la grammaire « normative Â» Ă©crite dont il veut parler et qui lui semble ĂŞtre la seule grammaire pouvant exister. La prĂ©face Ă  la première Ă©dition est pleine d’amĂ©nitĂ©s, qui ont d’ailleurs leur signification chez un Ă©crivain (tenu pour un spĂ©cialiste) de grammaire, telle l’affirmation que « nous pouvons Ă©crire et parler mĂŞme sans grammaire Â».

En rĂ©alitĂ©, Ă  cĂ´tĂ© de la « grammaire immanente Â» Ă  tout langage, il existe aussi de fait, c’est-Ă -dire mĂŞme si elle n’est pas Ă©crite, une (ou plusieurs) grammaire « normative Â» et qui est constituĂ©e par le contrĂ´le rĂ©ciproque par l’enseignement rĂ©ciproque, par la « censure Â» rĂ©ciproque, qui se manifestent Ă  travers les questions : « Qu'as-tu compris ? Â», « Que veux-tu dire ? Â», « Explique-toi mieux Â», etc., Ă  travers la caricature et la moquerie, etc. Tout cet ensemble d’actions et de rĂ©actions contribue Ă  dĂ©terminer un conformisme grammatical, autrement dit, Ă  Ă©tablir des « normes Â» et des jugements de correction ou d’incorrection, etc. Mais cette manifestation e spontanĂ©e Â» d’un conformisme grammatical est nĂ©cessairement dĂ©cousue, discontinue, limitĂ©e Ă  des couches sociales locales ou Ă  des centres locaux. (Un paysan qui s’urbanise finit par se conformer au parler de la ville sous la pression du milieu citadin ; Ă  la campagne on cherche Ă  imiter le parler de la ville ; les classes subalternes cherchent Ă  porter comme les classes dominantes et les intellectuels, etc.).

On pourrait tracer un tableau de la « grammaire normative Â» qui est spontanĂ©ment Ă  l’œuvre dans toute sociĂ©tĂ©, dans la mesure oĂą celle-ci tend Ă  s’unifier soit comme territoire, soit comme culture, c’est-Ă -dire dans la mesure oĂą il y a, dans cette sociĂ©tĂ©, une couche dirigeante dont la fonction est reconnue et respectĂ©e. Le nombre des « grammaires spontanĂ©es Â» ou « immanentes Â» est incalculable et on peut dire, en thĂ©orie, que chacun a sa grammaire. Toutefois, il faut relever Ă  cĂ´tĂ© de cette « dĂ©sagrĂ©gation Â» de fait, les mouvements unificateurs de plus ou moins grande ampleur, soit comme aire territoriale, soit comme « volume linguistique Â». Les « grammaires normatives Â» Ă©crites tendent Ă  embrasser tout un territoire national et tout le « volume linguistique Â» pour crĂ©er un conformisme linguistique national unitaire, qui situe d’ailleurs Ă  un niveau supĂ©rieur l’ « individualisme Â» expressif parce qu’il donne un squelette plus robuste et plus homogène Ă  l’organisme linguistique national dont chaque individu est le reflet et l’interprète (système Taylor et autodidacisme48).

Grammaires historiques et non seulement normatives. Il est Ă©vident que celui qui Ă©crit une grammaire normative ne peut pas ignorer l’histoire de la langue dont il veut proposer une « phase exemplaire Â» comme la « seule Â» digne de devenir de façon « organique Â» et « totalitaire Â» la langue « commune Â» d’une nation, en lutte et en concurrence avec d’autres « phases Â», avec d’autres types ou d’autres schĂ©mas qui existent dĂ©jĂ  (liĂ©s Ă  des dĂ©veloppements traditionnels ou Ă  des tentatives inorganiques et incohĂ©rentes des forces qui, comme on l’a vu, agissent continuellement sur les « grammaires Â» spontanĂ©es et immanentes au langage). La grammaire historique ne peut pas ne pas ĂŞtre « comparative Â» : expression qui analysĂ©e Ă  fond, indique la conscience intime que le fait linguistique, comme tout autre fait historique, ne peut pas avoir de frontières nationales strictement dĂ©finies, mais que l’histoire est toujours « histoire mondiale Â» et que les histoires particulières ne vivent que dans le cadre de l’histoire mondiale. La grammaire normative a d’autres buts, mĂŞme si elle ne peut pas imaginer la langue nationale hors du cadre des autres langues, qui influent par des voies innombrables et souvent difficiles Ă  contrĂ´ler sur cette langue (qui peut contrĂ´ler l’apport des innovations linguistiques dĂ» aux Ă©migrants rapatriĂ©s, aux voyageurs, aux lecteurs de journaux en langues Ă©trangères, aux traducteurs, etc.).

La grammaire normative Ă©crite prĂ©suppose donc toujours un e choix Â», une orientation culturelle, c’est-Ă -dire qu’elle est toujours un acte de politique culturelle nationale. On pourra discuter sur la meilleure façon de prĂ©senter le « choix Â» et l’ « orientation Â» pour les faire accepter de bon grĂ©, autrement dit on pourra discuter des moyens les plus opportuns pour obtenir le but ; il n’y a pas de doute qu’il y ait un but Ă  atteindre, qui a besoin de moyens appropriĂ©s et conformes, c’est-Ă -dire qu’il s’agisse d’un acte politique.

Problèmes : quelle est la nature de cet acte politique et doit-il soulever des oppositions de « principe Â», une collaboration de fait, des oppositions de dĂ©tail, etc. Si l’on part du prĂ©supposĂ© qu’il faut centraliser ce qui existe dĂ©jĂ  Ă  l’état diffus, dissĂ©minĂ© mais inorganique et incohĂ©rent, il semble Ă©vident qu’une opposition de principe n’est pas rationnelle ; il faut au contraire une collaboration de fait et une acceptation volontaire de tout ce qui peut servir Ă  crĂ©er une langue nationale commune, dont la non-existence provoque des frictions surtout dans les masses populaires oĂą les particularismes locaux et les phĂ©nomènes de psychologie Ă©troite et provinciale sont plus tenaces qu’on ne le croit ; il s’agit en somme d’une intensification de la lutte contre l’analphabĂ©tisme, etc. L'opposition de fait existe dĂ©jĂ  dans la rĂ©sistance des masses Ă  se dĂ©pouiller d’habitudes et de psychologies particularistes. RĂ©sistance stupide provoquĂ©e par les adeptes fanatiques des langues internationales49. Il est clair que dans cet ordre de problèmes, on ne peut pas discuter la question de la lutte nationale d’une culture hĂ©gĂ©monique contre d’autres nationalitĂ©s ou restes de nationalitĂ©s.

Panzini ne se pose pas mĂŞme de loin ces problèmes, et ses publications grammaticales sont pour cette raison incertaines, contradictoires, oscillantes. Il ne se demande pas par exemple - et cette question ne manque pourtant pas d’importance pratique - quel est aujourd’hui le centre d’oĂą, par le bas, irradient les innovations linguistiques : Florence, Rome, Milan. Mais il ne se demande d’ailleurs mĂŞme pas s’il existe (et quel il est) un centre d’irradiation spontanĂ©e par le haut, c’est-Ă -dire sous une forme relativement organique, continue, efficiente, et si cette irradiation peut ĂŞtre rĂ©glĂ©e et intensifiĂ©e.

 Foyers d’irradiation des innovations linguistiques dans la tradition et d’un conformisme linguistique national dans les grandes masses nationales đź”—

  1. L'Ă©cole ;
  2. Les journaux ;
  3. Les Ă©crivains d’art et les Ă©crivains populaires ;
  4. Le théâtre et le cinĂ©ma sonore ;
  5. La radio ;
  6. Les rĂ©unions publiques de tout genre, y compris les rĂ©unions religieuses ;
  7. Les relations de « conversation Â» entre les diffĂ©rentes couches de la population des plus cultivĂ©es aux moins cultivĂ©es50 ;
  8. Les dialectes locaux, entendus en divers sens (des dialectes les plus localisĂ©s Ă  ceux qui embrassent des ensembles rĂ©gionaux plus ou moins vastes ; comme le napolitain pour l’Italie mĂ©ridionale, le palermitain et le catanais pour la Sicile, etc.).

Puisque le processus de formation, de diffusion et de dĂ©veloppement d’une langue nationale unitaire se fait Ă  travers tout un ensemble de processus molĂ©culaires, il est utile d’avoir conscience du processus dans son ensemble pour ĂŞtre en mesure d’y intervenir activement avec le maximum de rĂ©sultats. Il ne faut pas considĂ©rer cette intervention comme « dĂ©cisive Â» et imaginer que les buts proposĂ©s seront tous atteints dans leur dĂ©tail, c’est-Ă -dire qu’on obtiendra une langue unitaire dĂ©terminĂ©e : on obtiendra une langue unitaire si elle est une nĂ©cessitĂ©, et l’intervention organisĂ©e accĂ©lèrera le rythme du processus dĂ©jĂ  existant. On ne peut ni prĂ©voir ni Ă©tablir ce que sera cette langue ; en tout cas, si l’intervention est « rationnelle Â», elle sera organiquement liĂ©e Ă  la tradition, ce qui n’est pas sans importance dans l’économie de la culture.

Manzoniens et « classicistes Â» avaient un type de langue Ă  faire prĂ©valoir. Il n’est pas juste de dire que ces discussions ont Ă©tĂ© inutiles et n’ont pas laissĂ© de traces dans la culture moderne, mĂŞme si elles ne sont pas très importantes. En rĂ©alitĂ©, en ce dernier siècle, la culture unitaire s’est Ă©tendue et donc aussi avec elle une langue unitaire commune. Mais la formation historique de la nation italienne, dans son ensemble, avait un rythme trop lent. Chaque fois qu’affleure d’une façon ou d’une autre la question de la langue51, cela signifie qu’une sĂ©rie d’autres problèmes est en train de se poser ! : la formation et l’élargissement de la classe dirigeante, la nĂ©cessitĂ© d’établir des rapports plus intimes et plus sĂ»rs entre les groupes dirigeants et la masse populaire nationale, c’est-Ă -dire de rĂ©organiser l’hĂ©gĂ©monie culturelle. Divers phĂ©nomènes se produisent aujourd’hui qui indiquent une renaissance de ces questions : publications de Panzini, Trabalza, Alladoli, Monelli, rubriques dans les journaux, interventions des directions syndicales, etc.

 DiffĂ©rents types de grammaire normative đź”—

Pour les Ă©coles, pour les personnes dites cultivĂ©es. En rĂ©alitĂ©, la diffĂ©rence est due au degrĂ© diffĂ©rent de dĂ©veloppement intellectuel du lecteur ou du spĂ©cialiste, et donc Ă  la technique diffĂ©rente qu’il faut employer pour faire apprendre ou pour intensifier chez les jeunes Ă©lèves la connaissance organique de la langue nationale ; on ne peut pas nĂ©gliger, en ce qui concerne ces jeunes Ă©lèves, le principe didactique d’une certaine rigiditĂ© autoritaire, pĂ©remptoire (« il faut dire comme cela Â» ) ; il faut au contraire « persuader Â» les « autres Â» pour leur faire accepter librement une solution dĂ©terminĂ©e comme la solution la meilleure (que l’on dĂ©montre ĂŞtre la meilleure en atteignant le but proposĂ© et partagĂ©, lorsqu’il est partagĂ©).

Il ne faut pas oublier en outre que d’autres Ă©lĂ©ments du programme didactique d’enseignement gĂ©nĂ©ral, comme certains Ă©lĂ©ments de logique formelle, ont Ă©tĂ© greffĂ©s sur l’étude traditionnelle de la grammaire normative : on pourra discuter pour savoir si cette greffe est opportune ou non, si l’étude de la logique formelle est justifiĂ©e ou non (elle semble justifiĂ©e et il semble juste aussi qu’elle accompagne l’étude de la grammaire, plus que de l’arithmĂ©tique, etc., en raison de leur similitude de nature, et parce que, liĂ©e Ă  la grammaire, la logique formelle est relativement vivifiĂ©e et facilitĂ©e) mais il ne faut pas laisser la question de cĂ´tĂ©.

 Grammaire historique et grammaire normative đź”—

Une fois Ă©tabli que la grammaire normative est un acte politique et que ce n’est qu’en partant de ce point de vue que l’on peut justifier « scientifiquement Â» son existence et l’énorme travail de patience que rĂ©clame son apprentissage (autant de travail qu’il en faut pour obtenir que des centaines de milliers de recrues d’origine et de prĂ©paration intellectuelles les plus disparates naisse une armĂ©e homogène et capable de se mouvoir et d’agir simultanĂ©ment et de façon disciplinĂ©e : autant de « leçons pratiques et thĂ©oriques Â» dĂ©règlements, etc.), il faut poser son rapport avec la grammaire historique.

Le fait de ne pas avoir dĂ©fini ce rapport explique un grand nombre des incongruitĂ©s des grammaires normatives jusqu’à la grammaire de Trabalza-Allodoli52. Il s’agit de deux choses distinctes et en partie diffĂ©rentes, comme l’histoire et la politique, mais qui ne peuvent pas ĂŞtre pensĂ©es indĂ©pendamment l’une de l’autre : comme la politique de l’histoire. D'ailleurs, puisque l’étude des langues comme phĂ©nomène culturel est nĂ©e de besoins politiques (plus ou moins conscients et consciemment exprimĂ©s), les nĂ©cessitĂ©s de la grammaire normative ont influĂ© sur la grammaire historique et sur ses « conceptions lĂ©gislatives Â» (tout au moins cet Ă©lĂ©ment traditionnel a renforcĂ© au siècle dernier l’application de la mĂ©thode naturaliste-positiviste Ă  l’étude de l’histoire des langues conçue comme « science du langage Â» ). Il ressort de la grammaire de Trabalza et aussi du compte rendu Ă©reintant de Schiaffini (Nuova Antologia, 16 septembre 1934) combien mĂŞme les prĂ©tendus « idĂ©alistes Â» n’ont pas compris le renouvellement apportĂ© Ă  la science du langage par les doctrines de Bartoli. La tendance de l’ « idĂ©alisme Â» a trouvĂ© son expression la plus complète chez Bertoni : il s’agit d’un retour Ă  de vieilles conceptions rhĂ©toriques sur les mots « beaux Â» et « laids Â» en soi et pour soi, conceptions revernies par un nouveau langage pseudo-scientifique. En rĂ©alitĂ©, on tente de trouver une justification extrinsèque Ă  la grammaire normative, après 'en avoir tout aussi extrinsèquement « dĂ©montrĂ© Â» l’ « inutilitĂ© Â» thĂ©orique et mĂŞme pratique.

L'essai de Trabalza sur l’Histoire de la grammaire pourra fournir des indications utiles sur les interférences entre grammaire historique (ou mieux histoire du langage) et grammaire normative, sur l’histoire du problème, etc.

 Grammaire et technique đź”—

Peut-on poser le problème pour la grammaire comme pour la « technique Â» en gĂ©nĂ©ral ? La grammaire est-elle seulement la technique de la langue ? En tout cas, la thèse des idĂ©alistes, surtout la thèse gentilienne, de l’inutilitĂ© de la grammaire et de son exclusion de l’enseignement scolaire est-elle justifiĂ©e ? Si l’on parle (on s’exprime avec des mots) d’une façon historiquement dĂ©terminĂ©e pour des nations ou pour des aires linguistiques, peut-on se passer d’enseigner cette « façon historiquement dĂ©terminĂ©e Â» ? Une fois admis que la grammaire normative traditionnelle est insuffisante, est-ce une bonne raison pour n’enseigner aucune grammaire, c’est-Ă -dire pour ne se prĂ©occuper d’aucune façon d’accĂ©lĂ©rer l’apprentissage de la manière de parler dĂ©terminĂ©e d’une certaine aire linguistique, mais de laisser « apprendre la langue dans le langage vivant Â» ou autres expressions de ce genre employĂ©es par Gentile ou par les gentiliens ? Il s’agit au fond d’une forme de libĂ©ralisme des plus extravagantes et des plus biscornues.

DiffĂ©rences entre Croce et Gentile. D'habitude, Gentile s’appuie sur Croce, en en exagĂ©rant jusqu’à l’absurde quelques positions thĂ©oriques. Croce soutient que la grammaire ne fait partie d’aucune des activitĂ©s spirituelles thĂ©oriques Ă©laborĂ©es par lui, mais il finit par trouver dans la « pratique Â» la justification d’un grand nombre d’activitĂ©s niĂ©es d’un point de vue thĂ©orique : Gentile exclut aussi de la pratique, dans un premier temps, ce qu’il nie thĂ©oriquement, quitte Ă  trouver ensuite une justification thĂ©orique aux manifestations pratiques les plus dĂ©passĂ©es et les plus injustifiĂ©es techniquement.

Doit-on apprendre « systĂ©matiquement Â» la technique ? Il est arrivĂ© que la technique de l’artisan de village s’oppose Ă  celle de Ford. On apprend la « technique industrielle Â» de bien des f acons : artisans, pendant le travail de l’usine lui-mĂŞme, observant comment les autres travaillent (et donc avec une plus grande perte de temps et d’énergie et seulement partiellement) ; dans les Ă©coles professionnelles (dans lesquelles on apprend systĂ©matiquement tout le mĂ©tier, mĂŞme si quelques-unes des notions apprises ne doivent servir qu’un petit nombre de fois dans la vie, et mĂŞme jamais) ; par la combinaison des diffĂ©rentes manières, avec le système Taylor-Ford qui crĂ©e un nouveau type de qualification et de mĂ©tier limitĂ© Ă  des usines dĂ©terminĂ©es, et mĂŞme Ă  des machines ou Ă  des moments du processus de production.

La grammaire normative, que l’on ne peut concevoir séparée du langage vivant que par abstraction, tend à faire apprendre l’ensemble de l’organisme de la langue déterminée et à créer une attitude spirituelle qui rend apte à s’orienter toujours dans le domaine linguistique (voir la note sur l’étude du latin dans les écoles classiques)53.

Si la grammaire est exclue de l’école et n’est pas « Ă©crite Â», on ne peut pas l’exclure, pour autant, de la « vie Â» rĂ©elle, comme on l’a dĂ©jĂ  dit dans une autre note : on exclut seulement l’intervention organisĂ©e et unitaire dans l’apprentissage de la langue et, en rĂ©alitĂ©, on exclut de l’apprentissage de la langue cultivĂ©e la masse populaire nationale, puisque la couche dirigeante la plus Ă©levĂ©e, qui parle traditionnellement le « beau langage Â», transmet cette langue de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, Ă  travers un processus lent qui commence avec les premiers balbutiements de l’enfant sous la direction des parents, et qui se poursuit dans la conversation (avec ses « on dit ainsi Â», « on doit dire ainsi Â», etc.) toute la vie : en rĂ©alitĂ©, on Ă©tudie « toujours Â» la grammaire, etc. (par l’imitation des modèles admirĂ©s, etc.). Il y a, dans la position de Gentile, beaucoup plus de politique qu’on ne le croit et beaucoup d’attitude rĂ©actionnaire inconsciente comme du reste on l’a notĂ© d’autres fois Ă  d’autres occasions ; il y a toute l’attitude rĂ©actionnaire de la vieille conception libĂ©rale, il y a un « laisser faire, laisser passer Â» qui n’est pas justifiĂ© comme il l’était chez Rousseau (et Gentile est plus rousseauiste qu’il ne le croit) par l’opposition Ă  la paralysie de l’école jĂ©suite, mais il est devenu une idĂ©ologie abstraite et « anhistorique Â».

 Ce qu’on appelle « question de la langue Â» đź”—

Il semble clair que le De vulgari eloquentia54 de Dante est Ă  considĂ©rer essentiellement comme un acte de politique culturelle-nationale (au sens qu’avait « national Â» Ă  cette Ă©poque et chez Dante), de mĂŞme que ce qu’on appelle « la question de la langue Â» - qui devient intĂ©ressante Ă  Ă©tudier de ce point de vue - a toujours Ă©tĂ© un aspect de la lutte politique. La « question de la langue Â» a Ă©tĂ© une rĂ©action des intellectuels face Ă  l’écroulement de l’unitĂ© politique, survenu en Italie sous le nom d’ « Ă©quilibre des Etats italiens Â», face Ă  l’écroulement et Ă  la dĂ©sintĂ©gration des classes Ă©conomiques et politiques qui s’étaient formĂ©es après l’an Mille avec les Communes ; elle reprĂ©sente la tentative, dont on peut dire qu’elle a rĂ©ussi pour une bonne part, de prĂ©server et mĂŞme de renforcer une couche intellectuelle unitaire dont l’existence allait revĂŞtir une grande importance au XVIII° et au XIX° siècles (pendant le Risorgimento). Le petit livre de Dante a lui aussi une grande importance pour l’époque Ă  laquelle il fut Ă©crit : les intellectuels italiens de la pĂ©riode la plus luxuriante des Communes rompent, non seulement dans les faits mais aussi en Ă©levant le fait Ă  la thĂ©orie, avec le latin et justifient la langue vulgaire en l’exaltant contre le « mandarinat Â» latinisant, au moment mĂŞme oĂą la langue vulgaire s’illustre dans de grandes manifestations artistiques. Que la tentative de Dante ait eu une importance innovatrice Ă©norme, on le voit plus tard avec le retour du latin comme langue des gens cultivĂ©s (et ici peut se greffer la question du double aspect de l’Humanisme et de la Renaissance, qui furent essentiellement rĂ©actionnaires du point de vue national populaire et progressistes comme expression du dĂ©veloppement culturel des groupes intellectuels italiens et europĂ©ens).

 AmĂ©ricanisme et Fordisme đź”—

 

[Notes extraites du Cahier V Ă©crit en 1934.]

Quelques aspects de la question sexuelle đź”—

Obsession de la question sexuelle et dangers de cette obsession. Tous les « auteurs de projets Â» placent en premier lieu la question sexuelle et la rĂ©solvent « ingĂ©nument Â».

Il faut remarquer la très large part, et souvent la part prĂ©pondĂ©rante qu’a la question sexuelle dans les « utopies Â» (l’observation de Croce, disant que les solutions apportĂ©es par Campanella dans sa CitĂ© du soleil, ne peuvent s’expliquer par les besoins sexuels des paysans de Calabre, est stupide). Les instincts sexuels sont ceux qui ont Ă©tĂ© le plus fortement rĂ©primĂ©s par la sociĂ©tĂ© en dĂ©veloppement ; leur « rĂ©gularisation Â», Ă©tant donnĂ© les contradictions qu’elle fait apparaĂ®tre, et les perversions qu’on lui attribue, semble la chose la moins « naturelle Â», aussi les rĂ©fĂ©rences Ă  la « nature Â» se font-elles plus frĂ©quentes dans ce domaine. La littĂ©rature « psychanalytique Â» est, elle aussi, une façon de critiquer la rĂ©glementation des instincts sexuels sous sa forme parfois « illuministe55 Â», avec la crĂ©ation d’un nouveau mythe, celui du « sauvage Â», fondĂ© sur la sexualitĂ© (y compris dans les rapports entre parents et enfants).

Grande différence, dans ce domaine, entre ville et campagne, mais pas dans le sens idyllique en ce qui concerne la campagne, où se produisent les crimes sexuels les plus monstrueux et les plus nombreux, où la bestialité et la pédérastie sont très répandues. Dans l’enquête parlementaire sur le Midi faite en 1911 on relève que dans les Abruzzes et la Basilicata56 (où le fanatisme religieux et le système du patriarcat sont plus développés, et où l’influence des idées de la ville se fait moins sentir au point que, selon Serpieri, au cours des années 1919-1920 il n’y eut pas la moindre agitation paysanne) on trouve l’inceste dans 30% des familles, et il ne semble pas que cette situation ait changé jusqu’à ces dernières années.

La sexualitĂ© comme fonction de reproduction et comme sport : l’idĂ©al « esthĂ©tique Â» de la femme oscille entre la conception d’ « administratrice Â» et celle de « bibelot Â», de « jouet Â». Mais il n’y a pas qu’en ville que la sexualitĂ© est devenue un « sport Â» ; les proverbes populaires : « L'homme est chasseur, la femme est tentatrice Â», « Celui qui n’a pas mieux, va coucher avec sa femme Â», etc. montrent la diffusion de cette conception sportive mĂŞme Ă  la campagne et dans les rapports sexuels entre Ă©lĂ©ments d’une mĂŞme classe.

Fonction Ă©conomique de la reproduction : elle n’est pas seulement un fait gĂ©nĂ©ral, intĂ©ressant la sociĂ©tĂ© dans son ensemble, qui rĂ©clame une certaine proportion entre les divers âges en vue de la reproduction et de l’entretien de la partie passive de la population (passive de façon normale, Ă  cause de l’âge, de l’individualitĂ©, etc.), mais c’est aussi un fait « molĂ©culaire Â», qui se retrouve au sein des plus petits agrĂ©gats Ă©conomiques, comme la famille. L'expression « le bâton de la vieillesse Â» montre la conscience instinctive de la nĂ©cessitĂ© Ă©conomique d’un certain rapport entre jeunes et vieux dans toute l’étendue de la sociĂ©tĂ©. Le spectacle des mauvais traitements dont sont l’objet, dans les villages, les vieux et les vieilles sans enfants, incite les couples Ă  dĂ©sirer des enfants (le proverbe : « Une mère Ă©lève cent fils et cent fils ne soutiennent pas une mère Â», montre un autre aspect de la question) : les vieux sans enfants, dans les classes populaires, sont traitĂ©s comme les « bâtards Â». Les progrès de l’hygiène, qui ont Ă©levĂ© l’âge moyen de la vie humaine, posent sans cesse davantage la question sexuelle comme un aspect fondamental et autonome de la question Ă©conomique, aspect si important qu’il peut poser Ă  son tour des problèmes complexes du type des « superstructures Â». L'augmentation de la moyenne de la vie en France, jointe Ă  la faible natalitĂ© et Ă  la nĂ©cessitĂ© de faire fonctionner un appareil de production très riche et très complexe, posent dĂ©jĂ  de nos jours certains problèmes liĂ©s au problème national : les vieilles gĂ©nĂ©rations se trouvent dans des rapports toujours plus anormaux avec les jeunes gĂ©nĂ©rations de mĂŞme culture nationale, et les masses travailleuses sont grossies par des Ă©lĂ©ments Ă©trangers immigrĂ©s qui modifient leur base : on voit dĂ©jĂ  apparaĂ®tre, comme en AmĂ©rique, une certaine division du travail : mĂ©tiers qualifiĂ©s pour les autochtones (en dehors des fonctions de direction et d’organisation) et mĂ©tiers non qualifiĂ©s pour les immigrĂ©s.

Un rapport semblable, mais aux consĂ©quences antiĂ©conomiques importantes, s’établit dans toute une sĂ©rie de pays entre les villes industrielles Ă  basse natalitĂ© et la campagne prolifique : la vie de l’industrie demande un apprentissage gĂ©nĂ©ral, un processus d’adaptation psycho-physique Ă  des conditions dĂ©terminĂ©es de travail, de nourriture, d’habitation, de murs, etc. qui n’est pas quelque chose d’innĂ©, de « naturel Â», mais qui doit ĂŞtre acquis, alors que les caractères urbains acquis se transmettent de façon hĂ©rĂ©ditaire ou sont assimilĂ©s au cours de l’enfance et de l’adolescence. Aussi la faible natalitĂ© urbaine entraĂ®ne-t-elle une dĂ©pense importante et rĂ©gulière pour l’apprentissage continuel de nouveaux Ă©lĂ©ments non-urbains, et comporte un changement perpĂ©tuel de la composition Ă©conomico-sociale de la ville, en replaçant perpĂ©tuellement sur de nouvelles bases le problème de l’hĂ©gĂ©monie.

La question de morale et de civilisation la plus importante, liĂ©e Ă  la question sexuelle, est celle de la formation d’une nouvelle personnalitĂ© fĂ©minine : aussi longtemps que la femme ne sera pas parvenue non seulement Ă  une rĂ©elle indĂ©pendance par rapport Ă  l’homme, mais aussi Ă  une nouvelle façon de se concevoir elle-mĂŞme et de concevoir son rĂ´le dans les rapports sexuels, la question sexuelle demeurera encombrĂ©e de caractères morbides et il faudra ĂŞtre prudent dans toute innovation lĂ©gislative Ă  ce sujet. Toute crise de coercition unilatĂ©rale dans le domaine sexuel conduit Ă  un dĂ©règlement « romantique Â» qui peut ĂŞtre aggravĂ© par l’abolition de la prostitution lĂ©gale et organisĂ©e. Tous ces Ă©lĂ©ments compliquent et rendent extrĂŞmement difficile toute rĂ©glementation du fait sexuel et toute tentative de crĂ©er une nouvelle Ă©thique sexuelle conforme aux nouvelles mĂ©thodes de production et de travail. D'autre part, il est nĂ©cessaire de procĂ©der Ă  une telle rĂ©glementation et Ă  la crĂ©ation d’une nouvelle Ă©thique. Il faut remarquer que les industriels (et particulièrement Ford) se sont intĂ©ressĂ©s aux rapports sexuels de ceux qui sont sous leur dĂ©pendance et, d’une façon gĂ©nĂ©rale, de l’installation de leurs familles ; les apparences de « puritanisme Â» qu’a pris cet intĂ©rĂŞt (comme dans le cas de la « prohibition Â» ) ne doit pas faire illusion ; la vĂ©ritĂ© est que le nouveau type d’homme que rĂ©clame la rationalisation de la production et du travail ne peut se dĂ©velopper tant que l’instinct sexuel n’a pas Ă©tĂ© rĂ©glementĂ© en accord avec cette rationalisation, tant qu’il n’a pas Ă©tĂ© lui aussi rationalisĂ©. (Mach., pp. 323-326.)

« AnimalitĂ© Â» et industrialisme đź”—

L'histoire de l’industrialisme a toujours Ă©tĂ© (et elle le devient aujourd’hui sous une forme plus accentuĂ©e et plus rigoureuse) une lutte continue contre l’élĂ©ment « animalitĂ© Â» de l’homme, un processus ininterrompu, souvent douloureux et sanglant, de la soumission des instincts (instincts naturels, c’est-Ă -dire animaux et primitifs)Ă  des règles toujours nouvelles, toujours plus complexes et plus rigides, et Ă  des habitudes d’ordre, d’exactitude, de prĂ©cision qui rendent possibles les formes toujours plus complexes de la vie collective, consĂ©quences nĂ©cessaires du dĂ©veloppement de l’industrialisme. Cette lutte est imposĂ©e de l’extĂ©rieur et les rĂ©sultats obtenus jusqu’ici, malgrĂ© leur grande valeur pratique immĂ©diate, sont en grande partie purement mĂ©caniques et ne sont pas devenus une « seconde nature Â». Mais chaque nouvelle façon de vivre, dans la pĂ©riode oĂą s’impose la lutte contre l’ancien, n’a-t-elle pas toujours Ă©tĂ© pendant un certain temps le rĂ©sultat d’une compression mĂ©canique ? MĂŞme les instincts qui doivent ĂŞtre dominĂ©s aujourd’hui parce qu’ils sont encore trop « animaux Â», ont Ă©tĂ© en rĂ©alitĂ© un progrès important sur les instincts antĂ©rieurs, encore plus primitifs : qui pourrait dĂ©crire combien a coĂ»tĂ©, en vies humaines et en douloureuse soumission des instincts, le passage du nomadisme Ă  la vie sĂ©dentaire et agricole ? Cela comprend les premières formes de l’esclavage de la glèbe et du mĂ©tier, etc. Jusqu’ici tous les changements dans la façon d’être et de vivre se sont produits par coercition brutale, par la domination d’un groupe social sur toutes les forces productives de la sociĂ©tĂ© ; la sĂ©lection ou l’ « Ă©ducation Â» de l’homme adaptĂ©e aux nouveaux types de civilisation c’est-Ă -dire aux nouvelles formes de production et de travail, s’est rĂ©alisĂ©e au moyen de brutalitĂ©s inouĂŻes, en jetant dans l’enfer dessous-classes les faibles et les rĂ©fractaires, ou en les Ă©liminant complètement. A chaque apparition de nouveaux types de civilisation, ou au cours du processus de leur dĂ©veloppement, des crises se sont produites. Mais qui a Ă©tĂ© entraĂ®nĂ© dans ces crises ? Pas les masses travailleuses, mais les classes moyennes et une partie de la classe dominante elle-mĂŞme, qui avaient Ă©prouvĂ© elles aussi la pression coercitive, qui s’était nĂ©cessairement exercĂ©e sur toute l’étendue de la sociĂ©tĂ©. Les crises de libertinisme ont Ă©tĂ© nombreuses : chaque Ă©poque historique a eu la sienne.

Lorsque la pression coercitive s’exerce sur l’ensemble social (et cela se produit spĂ©cialement après la chute de l’esclavagisme et l’avènement du christianisme) on voit se dĂ©velopper des idĂ©ologies puritaines qui confèrent Ă  l’emploi intrinsèque de la force les formes extĂ©rieures de la conviction et du consentement : mais une fois le rĂ©sultat atteint, au moins dans une certaine mesure, la pression se disperse (cette cassure se manifeste historiquement de façons très diverses, comme il est naturel, car la pression a toujours pris des formes originales, et souvent personnelles : si elle s’est identifiĂ©e avec un mouvement religieux, elle a crĂ©Ă© son propre appareil, qui s’est personnifiĂ© dans certaines couches ou castes, et a pris le nom de Cromwell ou de Louis XV, etc.), et la crise de libertinisme se produit (la crise française après la mort de Louis XV, par exemple, ne peut ĂŞtre comparĂ©e avec la crise amĂ©ricaine qui suivit l’avènement de Roosevelt, de mĂŞme que la prohibition n’a pas d’équivalent dans les Ă©poques prĂ©cĂ©dentes, avec les actes de banditisme qui l’ont suivie, etc.) ; pourtant cette crise ne touche que de façon superficielle les masses travailleuses, oĂą elle ne les touche qu’indirectement car elle dĂ©prave leurs femmes : en effet ces masses, ou bien ont dĂ©jĂ  acquis les habitudes et les façons de vivre rendues nĂ©cessaires par le nouveau système de vie et de travail, ou bien continuent Ă  ressentir la pression coercitive pour les nĂ©cessitĂ©s Ă©lĂ©mentaires de leur existence (l’anti-prohibitionnisme lui-mĂŞme n’a pas Ă©tĂ© voulu par les ouvriers, et la corruption que la contrebande et le banditisme apportèrent avec eux Ă©tait rĂ©pandue dans les classes supĂ©rieures).

Dans l’après-guerre on a assistĂ© Ă  une crise des murs d’une Ă©tendue et d’une profondeur considĂ©rables, mais cette crise s’est manifestĂ©e contre une forme de coercition qui n’avait pas Ă©tĂ© imposĂ©e pour crĂ©er des habitudes conformes Ă  une nouvelle forme de travail, mais en raison des nĂ©cessitĂ©s, d’ailleurs considĂ©rĂ©es comme transitoires, de la vie de guerre dans les tranchĂ©es. Cette pression a rĂ©primĂ© en particulier les instincts sexuels, mĂŞme normaux, chez une grande masse de jeunes gens, et la crise s’est dĂ©chaĂ®nĂ©e au moment du retour Ă  la vie normale, et elle a Ă©tĂ© rendue encore plus violente par la disparition d’un si grand nombre d’hommes et par un dĂ©sĂ©quilibre permanent dans le rapport numĂ©rique entre les individus des deux sexes. Les institutions liĂ©es Ă  la vie sexuelle ont subi une forte secousse et la question sexuelle a vu se dĂ©velopper de nouvelles formes d’utopie de tendance « illuministe Â». La crise a Ă©tĂ© (et elle est encore) rendue plus violente du fait qu’elle a touchĂ© toutes les couches de la population et qu’elle est entrĂ©e en conflit avec les exigences de nouvelles mĂ©thodes de travail qui sont venues, entre temps, s’imposer (taylorisme et rationalisation en gĂ©nĂ©ral). Ces nouvelles mĂ©thodes exigent une discipline rigide des instincts sexuels (du système nerveux), c’est-Ă -dire une consolidation de la « famille Â» au sens large (et non de telle ou telle forme de système familial), de la rĂ©glementation et de la stabilitĂ© des rapports sexuels.

Il faut insister sur le fait que, dans le domaine de la sexualitĂ©, le facteur idĂ©ologique le plus dĂ©pravant et le plus « rĂ©gressif Â» est la conception « illuministe Â» et libertaire propre aux classes qui ne sont pas liĂ©es Ă©troitement au travail producteur, et qui se propage de ces classes Ă  celles des travailleurs. Cet Ă©lĂ©ment devient d’autant plus important lorsque, dans un Etat, les classes travailleuses ne subissent plus la pression coercitive d’une classe supĂ©rieure, lorsque les nouvelles habitudes et aptitudes psycho-physiques liĂ©es aux nouvelles mĂ©thodes de production et de travail doivent ĂŞtre acquises par voie de persuasion rĂ©ciproque ou de conviction proposĂ©e Ă  l’individu et acceptĂ©e par lui. Il peut ainsi se crĂ©er peu Ă  peu une situation Ă  double fond, un conflit intime entre l’idĂ©ologie « verbale Â» qui reconnaĂ®t la nĂ©cessitĂ© nouvelle, et la pratique rĂ©elle, « animale Â», qui empĂŞche les corps physiques d’acquĂ©rir effectivement de nouvelles aptitudes. Il se forme dans ce cas ce que l’on peut appeler une situation d’hypocrisie sociale totalitaire. Pourquoi totalitaire ? Dans les autres situations, les couches populaires sont contraintes Ă  observer la « vertu Â» ; celui qui la prĂŞche ne l’observe pas, tout en lui rendant un hommage en paroles, de sorte que l’hypocrisie est partielle, non totale ; cette situation, certes, ne peut durer et doit conduire Ă  une crise de libertinisme, mais lorsque les masses auront dĂ©jĂ  assimilĂ© la « vertu Â» par des habitudes permanentes ou presque permanentes, c’est-Ă -dire avec des oscillations toujours plus faibles. Au contraire, dans le cas oĂą il n’y a pas de pression coercitive d’une classe supĂ©rieure, la « vertu Â» est affirmĂ©e de façon gĂ©nĂ©rale et n’est observĂ©e ni par conviction ni par coercition, sans qu’il y ait cependant une acquisition des aptitudes psycho-physiques nĂ©cessaires pour les nouvelles mĂ©thodes de travail. La crise peut devenir « permanente Â», c’est-Ă -dire avoir des perspectives catastrophiques, car seule la contrainte pourra rĂ©gler la question, une contrainte de type nouveau, dans la mesure oĂą, exercĂ©e par l’ « Ă©lite Â» d’une classe sur sa propre classe, elle ne peut ĂŞtre qu’une auto-coercition, c’est-Ă -dire une auto-discipline (Alfieri se faisant attacher Ă  sa chaise57). En tout cas, ce qui peut s’opposer Ă  cette fonction des Ă©lites c’est la mentalitĂ© « illuministe Â» et libertaire appliquĂ©e au monde des rapports sexuels ; de plus, lutter contre cette conception signifie justement crĂ©er les Ă©lites nĂ©cessaires Ă  cette tâche historique, ou du moins les dĂ©velopper pour que leur fonction s’étende Ă  toutes les branches de l’activitĂ© humaine. (Mach., pp. 326-329.)

 Rationalisation de la production et du travail đź”—

La tendance de Leone Davidovi58 Ă©tait Ă©troitement liĂ©e Ă  cette sĂ©rie de problèmes, ce qui ne me paraĂ®t pas avoir Ă©tĂ© bien mis en lumière. Son contenu essentiel, Ă  ce point de vue, consistait dans la volontĂ© « trop Â» rĂ©solue (par consĂ©quent non rationalisĂ©e) d’accorder la suprĂ©matie, dans la vie nationale, Ă  l’industrie et aux mĂ©thodes industrielles, d’accĂ©lĂ©rer, par des moyens de contrainte extĂ©rieure, la discipline et l’ordre dans la production, et d’adapter les mĹ“urs aux nĂ©cessitĂ©s du travail. Etant donnĂ© la façon gĂ©nĂ©rale d’aborder tous les problèmes liĂ©s Ă  cette tendance, celle-ci devait nĂ©cessairement aboutir Ă  une forme de bonapartisme, d’oĂą la nĂ©cessitĂ© impĂ©rieuse de la supprimer. Ses prĂ©occupations Ă©taient justes, mais ses solutions pratiques Ă©taient profondĂ©ment erronĂ©es. C'est dans ce dĂ©calage entre la thĂ©orie et la pratique que rĂ©sidait le danger, qui du reste s’était dĂ©jĂ  manifestĂ© prĂ©cĂ©demment, en 1921. Le principe de la contrainte, directe ou indirecte, dans l’organisation de la production et du travail, est juste, mais la forme qu’elle avait prise Ă©tait erronĂ©e ; le modèle militaire Ă©tait devenu un prĂ©jugĂ© funeste et les armĂ©es du travail Ă©chouèrent. IntĂ©rĂŞt de Leone Davidovi pour l’amĂ©ricanisme ; ses articles, ses enquĂŞtes sur le « byt59 « et sur la littĂ©rature ; ces activitĂ©s Ă©taient moins Ă©trangères les unes aux autres qu’il ne pourrait sembler, car les nouvelles mĂ©thodes de travail sont indissolublement liĂ©es Ă  un certain mode de vie, Ă  une certaine façon de penser et de sentir la vie ; on ne peut obtenir des succès dans un domaine sans obtenir des rĂ©sultats tangibles dans l’autre. En AmĂ©rique la rationalisation du travail et la prohibition sont sans aucun doute liĂ©es : les enquĂŞtes des industriels sur la vie privĂ©e des ouvriers, les services d’inspection crĂ©Ă©s dans certaines entreprises pour contrĂ´ler la « moralitĂ© Â» des ouvriers, sont des nĂ©cessitĂ©s de la nouvelle mĂ©thode de travail. Rire de ces initiatives (mĂŞme si elles ont Ă©tĂ© un Ă©chec) et ne voir en elles qu’une manifestation hypocrite de « puritanisme Â», c’est se refuser la possibilitĂ© de comprendre l’importance, le sens et la portĂ©e objective du phĂ©nomène amĂ©ricain, qui est aussi le plus grand effort collectif qui se soit manifestĂ© jusqu’ici pour crĂ©er, avec une rapiditĂ© prodigieuse et une conscience du but Ă  atteindre sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire, un type nouveau de travailleur et d’homme. L'expression « conscience du but Ă  atteindre Â» peut paraĂ®tre au moins humoristique si l’on se souvient de la phrase de Taylor sur le « gorille apprivoisĂ© Â». Taylor exprime en effet avec un cynisme brutal le but de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine : dĂ©velopper au plus haut degrĂ© chez le travailleur les attitudes machinales et automatiques, briser l’ancien ensemble de liens psycho-physiques du travail professionnel qualifiĂ© qui demandait une certaine participation active de l’intelligence, de l’imagination, de l’initiative du travailleur, et rĂ©duire les opĂ©rations de la production Ă  leur seul aspect physique et machinal. Mais, en rĂ©alitĂ©, il ne s’agit pas de nouveautĂ©s originales, il s’agit seulement de la phase la plus rĂ©cente d’un long processus qui a commencĂ© avec la naissance de l’industrialisme lui-mĂŞme, phase qui est seulement plus intense que les prĂ©cĂ©dentes et qui se manifeste sous des formes plus brutales, mais qui sera dĂ©passĂ©e elle aussi par la crĂ©ation d’un nouvel ensemble de liens psycho-physiques d’un type diffĂ©rent des prĂ©cĂ©dents et, Ă  coup sĂ»r, d’un type supĂ©rieur. Il se produira inĂ©luctablement une sĂ©lection forcĂ©e, une partie de l’ancienne classe ouvrière se trouvera impitoyablement Ă©liminĂ©e du monde du travail et peut-ĂŞtre du monde tout court60.

C'est Ă  ce point de vue qu’il faut Ă©tudier les initiatives « puritaines Â» des industriels amĂ©ricains du type Ford. Il est certain qu’ils ne se souciaient pas de l’ « humanitĂ© Â» et de la « spiritualitĂ© Â» du travailleur, qui sont immĂ©diatement brisĂ©es. Cette « humanitĂ© Â», cette « spiritualitĂ© Â» ne peuvent se rĂ©aliser que dans le monde de la production et du travail, dans la « crĂ©ation Â» productive ; elles existaient au plus haut point chez l’artisan, chez le « dĂ©miurge61 Â», lorsque la personnalitĂ© du travailleur se reflĂ©tait tout entière dans l’objet crĂ©Ă©, lorsque le lien entre l’art et le travail Ă©tait encore très fort. Mais c’est justement contre cet « humanisme Â» que le nouvel industrialisme entre en lutte. Les initiatives « puritaines Â» n’ont pour but que de conserver, en dehors du travail, chez le travailleur, exploitĂ© au maximum par la nouvelle mĂ©thode de production, un certain Ă©quilibre psychophysique qui l’empĂŞche de s’effondrer physiologiquement. Cet Ă©quilibre ne peut ĂŞtre que purement extĂ©rieur et mĂ©canique, mais il pourra devenir interne s’il est proposĂ© par le travailleur lui-mĂŞme et non imposĂ© du dehors, s’il est proposĂ© par une nouvelle forme de sociĂ©tĂ©, avec des moyens appropriĂ©s et originaux. L'industriel amĂ©ricain se prĂ©occupe de maintenir la continuitĂ© de l’efficience physique du travailleur, de son efficience musculaire et nerveuse : il est de son intĂ©rĂŞt d’avoir une main-d’œuvre stable, toujours enforme dans son ensemble, parce que l’ensemble du personnel (le travailleur collectif) d’une entreprise est une machine qui ne doit pas ĂŞtre trop souvent dĂ©montĂ©e et dont il ne faut pas trop souvent renouveler les pièces particulières, sans occasionner des pertes Ă©normes.

Le fameux « haut salaire Â» est un Ă©lĂ©ment qui se rattache Ă  cette nĂ©cessitĂ© : il est l’instrument qui sert Ă  sĂ©lectionner une main-d’œuvre adaptĂ©e au système de production et de travail, et Ă  la maintenir stable. Mais le haut salaire est un instrument Ă  double tranchant : il faut que le travailleur dĂ©pense « rationnellement Â» son salaire plus Ă©levĂ©, afin de maintenir, de rĂ©nover et, si possible, d’accroĂ®tre son efficience musculaire et nerveuse, et non pour la dĂ©truire ou l’amoindrir. Et voilĂ  que la lutte contre l’alcool, le facteur le plus dangereux de destruction des forces de travail, devient une affaire d’Etat. Il est possible que d’autres luttes « puritaines Â» deviennent elles aussi des fonctions d’Etat, si l’initiative privĂ©e des industriels se rĂ©vèle insuffisante ou si se produit une crise de moralitĂ© trop profonde et trop Ă©tendue parmi les masses travailleuses, ce qui pourrait se produire Ă  la suite d’une longue et importante crise de chĂ´mage.

A la question de l’alcool est liĂ©e la question sexuelle l’abus et l’irrĂ©gularitĂ© des fonctions sexuelles est, après l’alcoolisme, l’ennemi le plus dangereux de l’énergie nerveuse et l’on observe couramment que le travail « obsĂ©dant Â» provoque des dĂ©pravations alcooliques et sexuelles. Les tentatives faites par Ford d’intervenir, au moyen d’un corps d’inspecteurs, dans la vie privĂ©e de ses employĂ©s, et de contrĂ´ler la façon dont ils dĂ©pensent leur salaire et dont ils vivent, est un indice de ces tendances encore « privĂ©es Â» ou latentes, mais qui peuvent devenir, Ă  un certain moment, une idĂ©ologie d’Etat, en se greffant sur le puritanisme traditionnel, c’est-Ă -dire en se prĂ©sentant comme un renouveau de la morale des pionniers, du « vĂ©ritable Â» amĂ©ricanisme, etc. Le fait le plus important du phĂ©nomène amĂ©ricain dans ce domaine est le fossĂ© qui s’est creusĂ©, et qui ira sans cesse en s’élargissant, entre la moralitĂ© et les habitudes de vie des travailleurs et celles des autres couches de la population.

La prohibition a dĂ©jĂ  donnĂ© un exemple d’untel Ă©cart. Qui consommait l’alcool introduit en contrebande aux Etats-Unis ? C'Ă©tait devenu une marchandise de grand luxe et mĂŞme les plus hauts salaires ne pouvaient en permettre la consommation aux larges couches des masses travailleuses : celui qui travaille pour un salaire, avec un horaire fixe, n’a pas de temps Ă  consacrer Ă  la recherche de l’alcool, n’a pas le temps de s’adonner aux sports, ni de tourner les lois. On peut faire la mĂŞme observation pour la sexualitĂ©. La « chasse Ă  la femme Â» exige trop de loisirs. Chez l’ouvrier de type nouveau on verra se rĂ©pĂ©ter, sous une autre forme, ce qui se produit chez les paysans dans les villages. La fixitĂ© relative des unions sexuelles paysannes est Ă©troitement liĂ©e au système de travail Ă  la campagne. Le paysan qui rentre chez lui le soir après une longue et fatigante journĂ©e de travail, veut la Venerem facilemparabilemque dont parle Horace62 ; il n’est pas disposĂ© Ă  aller tourner autour de femmes rencontrĂ©es au hasard ; il aime sa femme parce qu’il est sĂ»r d’elle, parce qu’elle ne se dĂ©robera pas, ne fera pas de manières et ne prĂ©tendra pas jouer la comĂ©die de la sĂ©duction et du viol pour ĂŞtre possĂ©dĂ©e. Il semble qu’ainsi la fonction sexuelle soit mĂ©canisĂ©e mais il s’agit en rĂ©alitĂ© de la naissance d’une nouvelle forme d’union sexuelle dĂ©pouillĂ©e des couleurs « Ă©blouissantes Â» et du clinquant romantique propres au petit bourgeois et au « bohème Â» dĂ©sĹ“uvrĂ©. Il apparaĂ®t clairement que le nouvel industrialisme veut la monogamie, veut que le travailleur ne gaspille pas son Ă©nergie nerveuse dans la recherche dĂ©sordonnĂ©e et excitante de la satisfaction sexuelle occasionnelle : l’ouvrier qui se rend au travail après une nuit de « dĂ©bauche Â» n’est pas un bon travailleur ; l’exaltation passionnelle ne peut aller de pair avec les mouvements chronomĂ©trĂ©s des gestes de la production liĂ©s aux automatismes les plus parfaits. Cet ensemble complexe de pressions et de contraintes directes et indirectes exercĂ©es sur la masse donnera sans aucun doute des rĂ©sultats et l’on verra naĂ®tre une nouvelle forme d’union sexuelle dont la monogamie et la stabilitĂ© relative semblent devoir ĂŞtre les traits caractĂ©ristiques et fondamentaux.

Il serait intĂ©ressant de connaĂ®tre les rĂ©sultats statistiques concernant les phĂ©nomènes de dĂ©viation des habitudes sexuelles officiellement prĂ©conisĂ©es aux Etats-Unis, analysĂ©s par groupes sociaux : on constatera que, de façon gĂ©nĂ©rale, les divorces sont particulièrement nombreux dans les classes supĂ©rieures. Cet Ă©cart entre la moralitĂ© des masses travailleuses et celle d’élĂ©ments toujours plus nombreux des classes dirigeantes, aux Etats-Unis, semble ĂŞtre un des phĂ©nomènes les plus intĂ©ressants et les plus riches de consĂ©quences. Jusqu’à ces derniers temps le peuple amĂ©ricain Ă©tait un peuple de travailleurs : cette « vocation travailleuse Â» n’était pas seulement un caractère propre Ă  la classe ouvrière, c’était aussi une qualitĂ© spĂ©cifique des classes dirigeantes. Le fait qu’un milliardaire continue pratiquement Ă  travailler jusqu’à ce que la maladie ou la vieillesse l’oblige Ă  se reposer, que son activitĂ© s’étende sur un très grand nombre d’heures de la journĂ©e, voilĂ  des phĂ©nomènes typiquement amĂ©ricains, voilĂ  le phĂ©nomène amĂ©ricain le plus stupĂ©fiant pour l’EuropĂ©en moyen. On a remarquĂ© prĂ©cĂ©demment que cette diffĂ©rence entre les AmĂ©ricains et les EuropĂ©ens est due a l’absence de « traditions Â» aux Etats-Unis, dans la mesure oĂą tradition signifie Ă©galement rĂ©sidu passif de toutes les formes sociales pĂ©rimĂ©es de l’histoire. Par contre il existe aux Etats-Unis, toute rĂ©cente, la « tradition Â» des pionniers, c’est-Ă -dire des fortes individualitĂ©s chez qui la « vocation laborieuse Â» avait atteint la plus grande intensitĂ© et la plus grande vigueur, d’hommes qui, directement et non par l’intermĂ©diaire d’une armĂ©e d’esclaves et de serviteurs, entraient en contact, de façon Ă©nergique, avec les forces naturelles pour les dominer et les exploiter victorieusement. Ce sont ces rĂ©sidus passifs, qui, en Europe, rĂ©sistent Ă  l’amĂ©ricanisme (« ils reprĂ©sentent, la qualitĂ© Â», etc.) car ils sentent instinctivement que les nouvelles formes de production et de travail les balaieraient implacablement. Mais, s’il est vrai qu’en Europe, dans ce cas, les vieilleries qui ne sont pas encore enterrĂ©es seraient dĂ©finitivement dĂ©truites, que voit-on se produire en AmĂ©rique mĂŞme ? La diffĂ©rence de moralitĂ© dont nous avons parlĂ© montre que sont en train de se crĂ©er des marges de passivitĂ© sociale sans cesse plus vastes. Il semble que les femmes jouent un rĂ´le dominant dans ce phĂ©nomène. L'homme, l’industriel, continue Ă  travailler mĂŞme s’il est milliardaire, mais sa femme et ses filles tendent de plus en plus Ă  ĂŞtre des « mammifères de luxe Â». Les concours de beautĂ©, les concours pour ĂŞtre actrice de cinĂ©ma (se rappeler qu’en 1926 30 000 jeunes Italiennes ont envoyĂ© leur photographie en maillot de bain Ă  la Fox63, de théâtre, etc., en sĂ©lectionnant la beautĂ© fĂ©minine dans le monde et la mettant aux enchères, font naĂ®tre une mentalitĂ© de prostitution ; c’est la « traite des blanches Â» devenue lĂ©gale pour les classes supĂ©rieures. Les femmes oisives voyagent, traversent continuellement l’ocĂ©an pour venir en Europe, Ă©chappent Ă  la prohibition de leur patrie et contractent des « mariages Â» saisonniers (rappelons que les capitaines de marine amĂ©ricains se sont vu retirer le droit de cĂ©lĂ©brer des mariages Ă  bord, car de nombreux couples se mariaient Ă  leur dĂ©part d’Europe et divorçaient avant de dĂ©barquer en AmĂ©rique) : c’est la prostitution rĂ©elle qui se rĂ©pand, Ă  peine masquĂ©e sous de fragiles formalitĂ©s juridiques.

Ces phĂ©nomènes propres aux classes supĂ©rieures rendront plus difficile l’exercice de la contrainte sur les masses travailleuses pour les rendre conformes aux besoins de la nouvelle industrie ; en tout cas ils dĂ©terminent une rupture psychologique et accĂ©lèrent la cristallisation et la saturation des groupes sociaux, en rendant Ă©vidente leur transformation en castes comme cela s’est produit en Europe. (Mach., pp. 329-334.)

Taylorisation et mĂ©canisation du travailleur đź”—

A propos de l’écart que le taylorisme dĂ©terminerait entre le travail manuel et le « contenu humain Â» du travail, on peut faire des observations utiles sur le passĂ©, et particulièrement en ce qui concerne ces professions que l’on considère comme les « plus intellectuelles Â», c’est-Ă -dire celles qui sont liĂ©es Ă  la reproduction des Ă©crits en vue de la publication, ou de toute autre forme de diffusion et de transmission : les copistes d’avant l’invention de l’imprimerie, les typographes, les linotypistes, les stĂ©nographes, les dactylos. Si l’on y rĂ©flĂ©chit, on s’aperçoit que, dans ces mĂ©tiers, l’adaptation Ă  la mĂ©canisation est plus difficile que dans les autres. Pourquoi ? Parce qu’il est difficile d’atteindre au sommet de la qualification professionnelle, qui exige que l’ouvrier « oublie Â» le contenu intellectuel de l’écrit qu’il reproduit, ou qu’il n’y rĂ©flĂ©chisse pas, pour ne fixer son attention que sur la calligraphie de chaque lettre s’il est copiste, ou pour dĂ©composer les phrases en mots « abstraits Â» et ceux-ci en caractères d’imprimerie, choisir rapidement les morceaux de plomb dans les casses, pour dĂ©composer non seulement chaque mot, mais des groupes de mots, dans le texte d’un discours, pour les grouper mĂ©caniquement en abrĂ©viations stĂ©nographiques, ou pour obtenir la rapiditĂ© chez la dactylo, etc. L'intĂ©rĂŞt que porte le travailleur au contenu intellectuel du texte se mesure a ses erreurs, autrement dit il constitue une dĂ©ficience professionnelle : sa qualification se mesure prĂ©cisĂ©ment Ă  son dĂ©sintĂ©ressement intellectuel, c’est-Ă -dire Ă  sa mĂ©canisation. Le copiste du moyen âge qui s’intĂ©ressait au texte changeait l’orthographe, la morphologie, la syntaxe du texte qu’il recopiait, nĂ©gligeait des passages entiers que sa faible culture ne lui permettait pas de comprendre ; le cours des idĂ©es que faisait naĂ®tre en lui l’intĂ©rĂŞt qu’il portait au texte, l’amenait Ă  y intercaler des commentaires et des observations ; si son dialecte ou sa langue Ă©taient diffĂ©rents de ceux du texte, il y introduisait des nuances Ă©trangères ; c’était un mauvais copiste car en rĂ©alitĂ© il « refaisait Â» le texte. La lenteur de l’écriture mĂ©diĂ©vale (qui Ă©tait aussi un art) explique bon nombre de ces dĂ©ficiences : on avait trop de temps pour rĂ©flĂ©chir et par consĂ©quent la « mĂ©canisation Â» Ă©tait plus difficile. Le typographe, lui, doit ĂŞtre très rapide, ses mains et ses yeux doivent ĂŞtre sans cesse en mouvement, ce qui rend plus facile sa mĂ©canisation. Mais, si l’on y rĂ©flĂ©chit, l’effort que doivent faire ces travailleurs placĂ©s devant un texte dont le contenu est parfois passionnant (en effet dans ces cas-lĂ  on travaille moins vite et plus mal), pour n’en considĂ©rer que la graphie et ne s’attacher qu’à celle-ci, est peut-ĂŞtre le plus grand effort que l’on puisse exiger d’un mĂ©tier. Cependant cet effort, l’homme l’accomplit sans tuer pour autant sa vie spirituelle. Une fois que l’adaptation s’est faite, on constate en rĂ©alitĂ© que le cerveau de l’ouvrier, loin de se momifier, atteint au contraire un Ă©tat de complète libertĂ©. Ce qui a Ă©tĂ© complètement mĂ©canisĂ©, c’est seulement le geste physique ; la mĂ©moire du mĂ©tier, rĂ©duit Ă  des gestes simples rĂ©pĂ©tĂ©s Ă  une cadence très grande, a « fait son nid Â» dans les faisceaux musculaires et nerveux, laissant le cerveau libre et dĂ©gagĂ© pour se livrer Ă  d’autres occupations. Lorsqu’on marche, on n’a pas besoin de rĂ©flĂ©chir Ă  tous les mouvements nĂ©cessaires pour faire agir en synchronisme toutes les parties du corps d’une certaine façon : c’est de la mĂŞme façon que l’on fait et que l’on continuera Ă  faire, dans l’industrie, les gestes fondamentaux du mĂ©tier. On marche automatiquement et l’on pense, en mĂŞme temps, Ă  tout ce que l’on veut. Les industriels amĂ©ricains ont fort bien compris cette dialectique propre aux nouvelles mĂ©thodes industrielles. Ils ont compris que le « gorille apprivoisĂ© Â» n’est qu’une façon de parler, que l’ouvrier n’en reste pas moins, « malheureusement Â», un homme, et mĂŞme que pendant son travail il rĂ©flĂ©chit davantage, ou il a du moins une plus grande possibilitĂ© de penser, une fois qu’il a surmontĂ© la crise de l’adaptation sans avoir Ă©tĂ© Ă©liminĂ©. Et non seulement il pense, mais le fait qu’il ne retire pas de son travail des satisfactions immĂ©diates, et qu’il comprend qu’on veut le rĂ©duire Ă  n’être qu’un « gorille apprivoisĂ© Â», peut l’amener Ă  avoir des idĂ©es peu conformistes. Qu'une telle prĂ©occupation existe chez les industriels, c’est ce que nous montre toute la sĂ©rie de prĂ©cautions et d’initiatives « Ă©ducatives Â» que l’on peut relever dans les livres de Ford et dans l’œuvre de Philip. (Mach., pp. 336-337.)

PassĂ© et prĂ©sent đź”—

 Le travailleur collectif đź”—

Dans l’exposĂ© critique des Ă©vĂ©nements qui ont suivi la guerre et des tentatives constitutionnelles (organiques)pour sortir de l’état de dĂ©sordre et de dispersion des forces, montrer comment le mouvement pour revaloriser l’usine64, en opposition avec l’organisation professionnelle (ou mieux de façon autonome) correspondait parfaitement Ă  l’analyse du dĂ©veloppement du système de l’usine qui est faite dans le I° volume de la Critique de l’économie politique65. Une division du travail toujours plus parfaite rĂ©duisant objectivement la fonction du travailleur dans l’usine Ă  l’exĂ©cution de travaux de dĂ©tails toujours plus « analytiques Â», de façon que la complexitĂ© de l’œuvre commune Ă©chappe Ă  chacun d’eux pris en particulier et que, dans sa conscience elle-mĂŞme, sa propre contribution ait si peu de prix qu’elle lui semble facilement remplaçable Ă  chaque instant ; en mĂŞme temps, le travail bien Ă©laborĂ© et bien organisĂ© aboutissant Ă  une plus grande productivitĂ© « sociale Â», enfin l’assimilation nĂ©cessaire de l’ensemble des travailleurs d’une usine Ă  un « travailleur collectif Â» : telles sont les donnĂ©es implicites et nĂ©cessaires du mouvement des Conseils d’usine qui tend Ă  rendre « subjectif Â» ce qui est donnĂ© « objectivement Â». Mais dans ce cas, que veut dire objectif ? Pour le travailleur isolĂ© « objectif Â» veut dire la rencontre des exigences du dĂ©veloppement technique avec les intĂ©rĂŞts de la classe dominante. Mais cette rencontre, cette unitĂ© entre le dĂ©veloppement technique et les intĂ©rĂŞts de la classe dominante n’est qu’une phase historique du dĂ©veloppement de l’industrie et elle doit ĂŞtre conçue comme transitoire. Ce lien peut disparaĂ®tre ; non seulement l’exigence technique peut ĂŞtre conçue de façon concrète, indĂ©pendamment des intĂ©rĂŞts de la classe dominante, mais elle peut ĂŞtre unie aux intĂ©rĂŞts de la classe qui est encore subalterne. Qu'une telle « scission Â», qu’une nouvelle synthèse soient historiquement mĂ»res, cela est dĂ©montrĂ© de façon dĂ©cisive par le fait mĂŞme qu’un tel processus est compris par la classe subalterne et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que celle-ci n’est plus subalterne, ou encore qu’elle manifeste la tendance Ă  sortir de sa condition de classe subordonnĂ©e. Le « travailleur collectif Â» se conçoit comme tel, non seulement dans chaque usine particulière, mais dans des domaines plus vastes de la division du travail national et international et il est une manifestation extĂ©rieure, politique, de cette conscience qu’il a acquise prĂ©cisĂ©ment dans les organismes qui reprĂ©sentent l’usine comme productrice d’objets rĂ©els et non de profit. (P.P., pp. 78-79.)

[1932]

Bâtisseurs de greniers đź”—

On peut juger une gĂ©nĂ©ration d’après le jugement qu’elle-mĂŞme donne de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente ; une pĂ©riode historique d’après la façon dont elle-mĂŞme considère la pĂ©riode qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e. Une gĂ©nĂ©ration qui abaisse la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, qui ne rĂ©ussit pas Ă  en voir les grandeurs et la signification nĂ©cessaire, ne peut qu’être mesquine et sans confiance en soi, mĂŞme si elle adopte des poses de gladiateur et brĂ»le de dĂ©sirs de grandeur. C'est le rapport habituel du grand homme et du valet de chambre66. Faire le dĂ©sert pour Ă©merger et se distinguer : une gĂ©nĂ©ration vivante et forte qui se propose de travailler et de s’affirmer, tend au contraire Ă  surestimer la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, car sa propre Ă©nergie lui donne l’assurance qu’elle ira encore plus loin ; vĂ©gĂ©ter simplement, c’est dĂ©jĂ  dĂ©passer ce qui est dĂ©crit comme mort.

On reproche au passĂ© de ne pas avoir accompli la tâche du prĂ©sent : tout serait bien plus facile si les parents avaient dĂ©jĂ  fait le travail des enfants. Il y a une justification implicite de la nullitĂ© du prĂ©sent dans la dĂ©prĂ©ciation du passĂ© : que n’aurions-nous pas fait, nous, si nos parents avaient fait ceci et cela… mais ils ne l’ont pas fait et, par consĂ©quent, nous n’avons rien fait de plus. Un grenier sur un rez-de-chaussĂ©e est-il moins grenier qu’un grenier sur un dixième ou un trentième Ă©tage ? Une gĂ©nĂ©ration qui ne sait que bâtir des greniers se plaint de ce que les prĂ©dĂ©cesseurs n’aient pas dĂ©jĂ  construit des palais de dix ou trente Ă©tages. Vous vous dites capables de bâtir des cathĂ©drales, mais vous n’êtes capables que de construire des greniers.

Différence avec le Manifeste67, qui exalte la grandeur de la classe qui va mourir. (P.P., pp. 102-103.)

[1931-1932]

EnquĂŞtes sur les jeunes đź”—

EnquĂŞte « sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration Â» publiĂ©e dans la Fiera letteraria du 2 dĂ©cembre1928 au 17 fĂ©vrier 1929.

Pas très intĂ©ressante. Les professeurs d’universitĂ© connaissent mal les jeunes Ă©tudiants. Le refrain le plus frĂ©quent est le suivant : les jeunes ne se consacrent plus aux recherches et aux Ă©tudes dĂ©sintĂ©ressĂ©es, mais visent le gain immĂ©diat. Agostino Lanzillo rĂ©pond : « Aujourd’hui surtout nous ne connaissons ni l’état d’esprit des jeunes ni leurs sentiments. Il est difficile de gagner leur esprit ; ils se taisent très volontiers sur les problèmes culturels, sociaux et moraux. Est-ce mĂ©fiance ou manque d’intĂ©rĂŞt ? Â» (Fiera letteraria, 9 dĂ©cembre 1928). Cette rĂ©ponse de Lanzillo est l’unique remarque rĂ©aliste de l’enquĂŞte. Lanzillo remarque encore : « Une discipline de fer et une situation de paix intĂ©rieure et extĂ©rieure se dĂ©veloppent dans le travail concret et rĂ©alisateur, mais elles ne permettent pas le dĂ©chaĂ®nement de conceptions politiques ou morales opposĂ©es. Il manque une arène aux jeunes pour s’agiter, pour manifester des formes exubĂ©rantes de passions et de tendances. De cette situation naĂ®t et dĂ©rive une attitude froide et silencieuse qui est une promesse mais qui contient aussi des inconnues. Â»

La rĂ©ponse de Giuseppe Lombardo-Radice dans le mĂŞme numĂ©ro de la Fiera letteraria est intĂ©ressante : « Les jeunes d’aujourd’hui ont peu de patience pour les Ă©tudes scientifiques et historiques ; très peu affrontent un travail qui exige une longue prĂ©paration et prĂ©sente des difficultĂ©s de recherche. Ils veulent en gĂ©nĂ©ral se dĂ©barrasser des Ă©tudes ; ils cherchent avant tout Ă  s’établir rapidement et se dĂ©tournent des recherches dĂ©sintĂ©ressĂ©es en aspirant Ă  gagner et en rĂ©pugnant aux carrières qui leur semblent trop lentes. MalgrĂ© toute la « philosophie Â» ambiante, leur intĂ©rĂŞt spĂ©culatif est pauvre ; leur culture est faite de fragments ; ils discutent peu, rarement ils se divisent en groupes et en cĂ©nacles dont l’enseigne soit une idĂ©e philosophique ou religieuse. Ils ont Ă  l’égard des grands problèmes une attitude sceptique ou une attitude de respect tout Ă  fait extĂ©rieur pour ceux qui les prennent au sĂ©rieux, ou une attitude d’adoption passive d’un « verbe doctrinal Â». « En gĂ©nĂ©ral, les mieux disposĂ©s spirituellement sont les Ă©tudiants les plus pauvres Â» et « les riches sont, le plus souvent, inquiets, impatientĂ©s par la discipline des Ă©tudes, pressĂ©s. Ce n’est pas d’eux que sortira une classe spirituellement capable de diriger notre pays Â».

Ces notes de Lanzillo et de Lombardo-Radice sont les seules parties sĂ©rieuses de l’enquĂŞte, Ă  laquelle n’ont d’ailleurs presque exclusivement participĂ© que des professeurs de lettres. La plupart ont rĂ©pondu par des « actes de foi Â» et non par des constatations objectives, ou bien ils ont avouĂ© ne pas pouvoir rĂ©pondre.

On trouve dans la CiviltĂ  Cattolica du 20 mai 1933 un bref rĂ©sumĂ© des « Conclusions de l’enquĂŞte sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration68 « . On sait combien ces enquĂŞtes sont nĂ©cessairement unilatĂ©rales et tendancieuses et combien elles donnent habituellement raison Ă  la façon de penser de ceux qui les ont proposĂ©es. Il faut ĂŞtre d’autant plus prudent qu’il semble difficile aujourd’hui de connaĂ®tre ce que pensent et veulent les nouvelles gĂ©nĂ©rations. Selon la CiviltĂ  Cattolica, la substance de l’enquĂŞte serait : « La nouvelle gĂ©nĂ©ration serait donc sans morale et sans principes immuables de moralitĂ© sans religiositĂ© et mĂŞme athĂ©e, avec peu d’idĂ©es et beaucoup d’instinct. Â» « La gĂ©nĂ©ration d’avant-guerre croyait en et Ă©tait dominĂ©e par les idĂ©es de justice, de bien, de dĂ©sintĂ©ressement et de religion ; la spiritualitĂ© moderne s’est dĂ©barrassĂ©e de ces idĂ©es, qui sont immorales en pratique. Les petits faits de la vie exigent souplesse et Ă©lasticitĂ© morales, que l’on commence Ă  obtenir avec la libertĂ© d’esprit de la nouvelle gĂ©nĂ©ration. Tous les principes moraux qui se sont imposĂ©s comme des axiomes aux consciences individuelles perdent leur valeur dans la nouvelle gĂ©nĂ©ration. La morale est devenue absolument pragmatique, elle jaillit de la vie pratique, des diffĂ©rentes situations dans lesquelles l’homme vient Ă  se trouver. La nouvelle gĂ©nĂ©ration n’est ni spiritualiste, ni positiviste, ni matĂ©rialiste, elle tend Ă  dĂ©passer rationnellement aussi bien les attitudes spiritualistes que les positions positivistes et matĂ©rialistes surannĂ©es. Sa caractĂ©ristique principale est le manque de quelque forme de respect que ce soit pour tout ce qui incarne le vieux monde. Le sens religieux et l’ensemble des divers impĂ©ratifs moraux abstraits, dĂ©sormais inadaptĂ©s Ă  la vie d’aujourd’hui, se sont affaiblis dans la masse des jeunes. Les très jeunes ont moins d’idĂ©es et plus de vie, ils ont en revanche acquis naturel et confiance dans l’acte sexuel, si bien que l’amour n’est plus conçu comme, un pĂ©chĂ©, une transgression, une chose prohibĂ©e. Les jeunes, activement orientĂ©s vers les directions qu’indique la vie ! moderne, apparaissent Ă  l’abri de tout retour possible Ă  une religiositĂ© dogmatique et dissolvante. Â»

Cette sĂ©rie d’affirmations n’est, semble-t-il, ni plus ni moins que le programme du « Saggiatore Â» lui-mĂŞme et il s’agit lĂ , je crois, plus d’une curiositĂ© que d’une chose sĂ©rieuse. C'est, au fond, une reprise populaire du thème du « surhomme Â», issue des expĂ©riences les plus rĂ©centes de la vie nationale, un « surhomme Â» « strapaesien69 « bon pour les milieux distinguĂ©s et la pharmacie philosophique. Si l’on y rĂ©flĂ©chit, cela signifie que la nouvelle gĂ©nĂ©ration est devenue, sous l’aspect d’un volontarisme extrĂŞme, d’une très grande aboulie. Il n’est pas vrai qu’elle n’ait pas d’idĂ©aux : seulement ceux-ci sont tous contenus dans le code pĂ©nal que l’on suppose fait une fois pour toutes dans son ensemble. Cela signifie aussi qu’il manque dans le pays une direction culturelle en dehors de la direction catholique, ce qui laisserait supposer que l’hypocrisie religieuse doit, Ă  tout le moins, finir par s’accroĂ®tre. Il serait toutefois intĂ©ressant de savoir de quelle nouvelle gĂ©nĂ©ration veut parler le « Saggiatore Â».

Il semble que l’ « originalitĂ© Â» du « Saggiatore Â» consiste dans le fait d’avoir appliquĂ© Ă  la « vie Â» le concept d’ « expĂ©rience Â» propre, non pas Ă  la science, mais Ă  l’opĂ©rateur de laboratoire scientifique. Les consĂ©quences de cette transposition mĂ©canique ne sont guère brillantes ; elles correspondent Ă  ce qui Ă©tait bien connu sous le nom d’ « opportunisme Â» ou de manque de principes (rappeler certaines interprĂ©tations journalistiques de la relativitĂ© d’Einstein, lorsqu’en 1921 cette thĂ©orie devint la proie des journalistes). Le sophisme consiste en ceci : lorsque l’opĂ©rateur de laboratoire fait « l’épreuve et la contre-Ă©preuve Â», son Ă©preuve a des consĂ©quences limitĂ©es Ă  l’espace des Ă©prouvettes et des alambics : il « Ă©prouve Â» hors de soi, sans donner autre chose de lui-mĂŞme dans l’expĂ©rience que l’attention physique et intellectuelle. Mais les choses se passent bien diffĂ©remment dans les rapports entre les hommes, et les consĂ©quences ont une tout autre portĂ©e. L'homme transforme le rĂ©el et ne se limite pas Ă  l’examiner in vitro pour en reconnaĂ®tre les lois de rĂ©gularitĂ© abstraite. On ne dĂ©clare pas une guerre pour « faire une expĂ©rience Â», ni on ne dĂ©truit l’économie d’un pays, etc., pour trouver les lois du meilleur ordre social possible. Qu'il faille pour construire ses propres plans de transformation de la vie se fonder sur l’expĂ©rience, c’est-Ă -dire sur l’importance exacte des rapports sociaux existants et non pas sur des idĂ©ologies vides ou sur des gĂ©nĂ©ralitĂ©s rationnelles, n’implique pas que l’on ne doit pas avoir de principes, qui ne sont rien d’autre que les expĂ©riences mises sous forme de concepts ou de normes impĂ©ratives. La philosophie du « Saggiatore Â», rĂ©action plausible aux excès actualistes et religieux, est pourtant aussi essentiellement liĂ©e Ă  des tendances conservatrices et passives et tĂ©moigne en rĂ©alitĂ© du plus haut « respect Â» pour ce qui existe, c’est-Ă -dire pour le passĂ© cristallisĂ©. On trouve dans un article de Giorgio Granata (« Saggiatore Â», rapportĂ© dans Critica Fascista du 1° mai 1933) de nombreux traits de cette philosophie : pour Granata, la conception du « parti politique Â» avec son « programme Â» utopique, « comme monde du devoir-ĂŞtre (!) par opposition au monde de l’être, de la rĂ©alitĂ© Â», a fait son temps, et pour cette raison la France serait « inactuelle Â» : comme si prĂ©cisĂ©ment la France n’avait pas toujours donnĂ© au XIX° siècle l’exemple de l’opportunisme politique le plus plat, c’est-Ă -dire de la servilitĂ© envers ce qui existe, envers la rĂ©alitĂ©, c’est-Ă -dire envers les « programmes Â» en acte de forces bien dĂ©terminĂ©es et identifiables. Et l’asservissement aux faits voulus et rĂ©alisĂ©s par d’autres est le vrai point de vue du « Saggiatore Â», c’est-Ă -dire l’indiffĂ©rence et l’aboulie sous couleur d’une grande activitĂ© de fourmis : la philosophie de l’homme de Guichardin qui rĂ©apparaĂ®t toujours Ă  certaines pĂ©riodes de la vie italienne. Que pour ce rĂ©sultat on ait dĂ» se rĂ©fĂ©rer Ă  GalilĂ©e et reprendre le titre de « Saggiatore Â», n’est qu’une belle impudence, et il est Ă  parier que Messieurs Granata et Cien’ont Ă  craindre ni de nouveaux bĂ»chers ni de nouvelles inquisitions. La conception du « parti politique Â» de Granata coĂŻncide d’ailleurs avec la conception qu’exprime Croce dans le chapitre « Le parti comme jugement et prĂ©jugĂ© Â» de son livre Culture et vie morale, ainsi qu’avec le « programme Â» de l’Unita florentine, problĂ©miste70, etc.

Et pourtant ce groupe du « Saggiatore Â» mĂ©rite d’être Ă©tudiĂ© et analysĂ© :

  1. parce qu’il cherche Ă  exprimer, quoique grossièrement, des tendances qui sont rĂ©pandues et vaguement conçues par un grand nombre de gens ;
  2. parce qu’il est indĂ©pendant de tout « grand philosophe Â» traditionnel, et s’oppose mĂŞme Ă  toute tradition cristallisĂ©e ;
  3. parce qu’un grand nombre des affirmations de ce groupe sont indubitablement des répétitions approximatives de positions philosophiques de la philosophie de la praxis entrées dans la culture générale, etc.

Rappeler le « en prouvant et en reprouvant Â» du dĂ©putĂ© Giuseppe Canepa en tant que commissaire aux approvisionnements pendant la guerre : ce GalilĂ©e de la science administrative avait besoin d’une expĂ©rience avec des morts et des blessĂ©s pour savoir que lĂ  oĂą manque le pain, le sang coule. (P.P., pp. 104-107.)

[1933]

 L'histoire maĂ®tresse de la vie, les leçons del’expĂ©rience, etc. đź”—

Benvenuto Cellini [Vie, livre deuxième, dernières phrases du paragraphe XVII.] Ă©crit aussi :

« Il est bien vrai que l’on dit : tu apprendras pour une autre occasion. Cela n’a pas de sens car la [fortune] survient toujours selon des modalitĂ©s diffĂ©rentes et jamais imaginĂ©es. Â»

On peut dire, sans doute, que l’histoire est la maĂ®tresse de la vie et que l’expĂ©rience comporte un enseignement ; mais onne peut pas le dire pour signifier qu’il est possible de tirer de la façon dont s’est dĂ©veloppĂ© un complexe d’évĂ©nements, un principe sĂ»r d’action et de conduite pour des Ă©vĂ©nements semblables ; on ne peut le dire qu’au sens oĂą la production des Ă©vĂ©nements rĂ©els Ă©tant le rĂ©sultat d’un concours contradictoire de forces, il faut chercher Ă  ĂŞtre la force dĂ©terminante. Ce qui doit ĂŞtre compris en plusieurs sens, car on peut ĂŞtre la force dĂ©terminante non seulement parce qu’on est la force qui prĂ©vaut quantitativement (ce qui n’est ni toujours possible, ni toujours rĂ©alisable), mais parce qu’on est la force qui prĂ©vaut qualitativement. Et l’on peut ĂŞtre cette force si l’on a l’esprit d’initiative, si on saisit le « bon moment Â», si on maintient un continuel Ă©tat de tension de la volontĂ© de façon Ă  ĂŞtre en mesure de dĂ©marrer au moment choisi (sans avoir besoin de longs prĂ©paratifs qui laissent passer l’instant le plus favorable, etc.). On trouve un aspect de cette façon de considĂ©rer les choses dans l’aphorisme selon lequel la meilleure tactique dĂ©fensive est l’offensive. Nous sommes toujours sur la dĂ©fensive contre le « hasard Â», c’est-Ă -dire contre le concours prĂ©visible de forces opposĂ©es qui ne peuvent pas toujours ĂŞtre toutes identifiĂ©es (et nĂ©gliger une seule de ces forces empĂŞche de prĂ©voir la combinaison effective des forces qui donne toujours leur originalitĂ© aux Ă©vĂ©nements) et nous pouvons « offenser Â» le hasard au sens oĂą nous intervenons activement dans sa production, oĂą, de notre point de vue, nous le rendons moins « hasard Â», moins « nature Â» et davantage effet de notre activitĂ© et de notre volontĂ©. (P.P., pp. 107-108.)

[1932]

« Rationalisme Â». Concept romantique de l’inventeur đź”—

Selon ce concept est innovateur celui qui veut dĂ©truire tout l’existant, sans se soucier de ce qui arrivera ensuite puisque, c’est bien connu, mĂ©taphysiquement toute destruction estcrĂ©ation, et mĂŞme on ne dĂ©truit que ce qu’on remplace par une nouvelle crĂ©ation. A ce concept romantique se joint un concept rationnel ou « illuministe Â». On pense que tout ce qui existe est un « piège Â» tendu par les forts aux faibles, par les malins aux pauvres d’esprit. Le danger vient du fait que, « du point de vue illuministe Â», ces mots sont pris Ă  la lettre, matĂ©riellement. La philosophie de la praxis est contre cette façon de voir. La vĂ©ritĂ© est au contraire : toute chose qui existe est rationnelle, c’est-Ă -dire qu’elle a eu ou qu’elle a une fonction utile. Que ce qui existe ait existĂ©, c’est-Ă -dire ait eu sa raison d’être en tant que « conforme Â» au mode de vie, de pensĂ©e, d’action de la classe dirigeante, ne signifie pas que ce soit devenu « irrationnel Â» parce que la classe dominante a Ă©tĂ© privĂ©e du pouvoir et de sa force de donner impulsion Ă  toute la sociĂ©tĂ©. Une vĂ©ritĂ© que l’on oublie : ce qui existe a eu sa raison d’exister, a servi, a Ă©tĂ© rationnel, a « facilitĂ© Â» le « dĂ©veloppement historique Â» et la vie. Qu'Ă  partir d’un certain point cela n’ait plus eu lieu, que de modalitĂ©s du progrès qu’elles Ă©taient telles formes de vie soient devenues un empĂŞchement et un obstacle, c’est vrai, mais n’est pas vrai « sur toute la ligne Â» : c’est vrai lĂ  oĂą c’est vrai, c’est-Ă -dire dans les formes de vie les plus hautes, celles qui sont dĂ©cisives, celles qui marquent la pointe du progrès, etc. Mais la vie ne se dĂ©veloppe pas de façon homogène, elle se dĂ©veloppe au contraire par des avancĂ©es partielles, de pointe, elle se dĂ©veloppe pour ainsi dire par croissance « pyramidale Â». De tout mode de vie il importe donc d’étudier l’histoire, c’est-Ă -dire l’originaire « rationalitĂ© Â» puis, celle-ci reconnue, se poser la question pour chaque cas pris Ă  part : cette rationalitĂ© existe-t-elle encore, pour autant qu’existent encore les conditions sur lesquelles cette rationalitĂ© se fondait ? Le fait auquel, au contraire, on ne prĂŞte pas assez attention est le suivant : les modes de vie apparaissent Ă  qui les vit comme absolus, « comme naturels Â», comme on dit, et c’est dĂ©jĂ  Ă©norme d’en montrer l’ « historicitĂ© Â», de dĂ©montrer qu’ils sont justifiĂ©s dans la mesure oĂą existent telles conditions, mais qu’une fois changĂ©es ces conditions ils ne sont plus justifiĂ©s mais « irrationnels Â». C'est pourquoi la discussion de telles façons de vivre et d’agir prend un caractère odieux, persĂ©cuteur, devient une affaire d’ « intelligence Â» ou de « stupiditĂ© Â», etc. Intellectualisme, illuminisme pur, qu’il importe de combattre sans rĂ©pit.

On en dĂ©duit :

  1. que tout fait a Ă©tĂ© « rationnel Â»
  2. qu’il est Ă  combattre pour autant qu’il n’est plus rationnel, c’est-Ă -dire qu’il n’est plus conforme au but mais se traĂ®ne par la viscositĂ© de l’habitude ;
  3. qu’il ne faut pas croire, parce qu’une façon de vivre, d’agir, de penser, est devenue irrationnelle dans un milieu donnĂ©, qu’elle soit devenue irrationnelle partout et pour tous, et que seule la mĂ©chancetĂ© ou la bĂŞtise la maintiennent en vie ;
  4. que pourtant, le fait qu’une façon de vivre, de penser, d’agir, soit devenue irrationnelle quelque part aune grande importance - c’est vrai, et il importe de le mettre en lumière par tous les moyens : c’est ainsi qu’on commence Ă  modifier les coutumes, en introduisant une forme de pensĂ©e « historiciste Â» qui facilitera les changements effectifs dès que les convictions seront changĂ©es, qui autrement dit rendra moins « visqueuse Â» la coutume routinière.

Un autre point Ă  prĂ©ciser : qu’une façon de vivre, d’agir, de penser se soit introduite dans toute la sociĂ©tĂ© parce qu’elle appartient proprement Ă  la classe dirigeante, cela ne signifie pas qu’elle soit parelle-mĂŞme irrationnelle et Ă  rejeter. Si l’on y regarde de près, on voit que dans tout fait existent deux aspects : l’un « rationnel Â», c’est-Ă -dire conforme au but ou « Ă©conomique Â», et l’autre relevant de la « mode Â», qui est une façon d’être dĂ©terminĂ©e du premier aspect rationnel. Porter des chaussures est rationnel, mais la forme dĂ©terminĂ©e de la chaussure est due Ă  la mode. Porter le faux-col est rationnel, parce que cela permet de changer souvent cette partie du vĂŞtement « chemise Â» qui se salit plus facilement, mais la forme du faux-col dĂ©pend de la mode, etc. On voit en somme que la classe dirigeante en « inventant Â» une utilitĂ© nouvelle, plus Ă©conomique ou plus conforme aux conditions donnĂ©es ou au but donnĂ© a en mĂŞme temps donnĂ© une « sienne Â» forme particulière Ă  l’invention et Ă  l’utilitĂ© nouvelle.

C'est penser avec des oeillères que de confondre l’utilitĂ© permanente (dans la mesure oĂą permanence il y a) avec la mode. Au contraire la tâche du moraliste et du crĂ©ateur de coutumes est d’analyser les façons d’être et de vivre, de les critiquer en sĂ©parant le permanent, l’utile, le rationnel, ce qui est conforme au but (dans la mesure oĂą ce but subsiste) de ce qui est accidentel, de ce qui est snobisme, de ce qui est singerie, etc. Sur la base du « rationnel Â», il peut ĂŞtre utile, de crĂ©er une mode originale, c’est-Ă -dire une forme neuve qui intĂ©resse.

Que la forme de pensĂ©e critiquĂ©e ne soit pas juste, cela se voit au fait qu’elle a des limites : par exemple personne (Ă  moins d’être fou) n’ira prĂŞcher qu’il ne faut plus apprendre Ă  lire et Ă  Ă©crire, parce que la lecture et l’écriture ont assurĂ©ment Ă©tĂ© introduites par la classe dirigeante, parce que l’écriture sert Ă  diffuser certaine littĂ©rature ou Ă  Ă©crire les lettres de chantage ou les rapports des mouchards. (P.P., pp. 175-177.)

[1932-1933]

 Naturel, contre-nature, artificiel, etc. đź”—

Quand on dit que telle action, telle façon de vivre, telles mĹ“urs sont « naturelles Â», ou qu’au contraire elles sont « contre-nature Â», qu’est-ce que cela signifie ? Chacun, dans son for intĂ©rieur, s’imagine le savoir exactement mais si l’on demande une rĂ©ponse explicite et motivĂ©e on voit bien que la chose n’est pas si facile qu’on pouvait le croire. Pour commencer, qu’il soit bien entendu qu’on ne peut parler de « nature Â» comme de quelque chose de fixe, d’immuable, d’objectif. Il apparaĂ®t que presque toujours « naturel Â» signifie « juste Â» et « normal Â» selon notre conscience historique actuelle ; mais la plupart des gens n’ont pas conscience de cette actualitĂ© historiquement dĂ©terminĂ©e, ils tiennent leur façon de penser pour Ă©ternelle et immuable.

A remarquer, dans quelques groupes fanatiques de la « naturalitĂ© Â» l’opinion suivante : des actes qui paraissent « contre-nature Â» Ă  notre conscience sont Ă  leurs yeux « naturels Â» parce que les animaux agissent ainsi - et les animaux ne sont-ils pas « les ĂŞtres les plus naturels du monde Â» ? Opinion qu’on entend souvent exprimer, dans certains milieux Ă  propos surtout des questions concernant les rapports sexuels. Par exemple : pourquoi l’inceste serait-il « contre-nature Â» s’il est rĂ©pandu dans la « nature Â» ? D'abord, mĂŞme quand il s’agit d’animaux, de telles affirmations ne sont pas toujours exactes, parce que les observations portent sur des animaux domestiquĂ©s par l’homme pour son propre avantage et contraints Ă  une forme de vie qui pour les animaux eux-mĂŞmes n’est pas « naturelle Â» mais conforme aux fins de l’homme. Mais quand il serait vrai que de tels actes se produisent parmi les animaux, en quoi cela aurait-il une signification pour l’homme ? Pourquoi devrait-il en rĂ©sulter une règle de conduite ? La « nature Â» de l’homme est l’ensemble des rapports sociaux qui dĂ©termine une conscience historiquement dĂ©finie ; seule cette conscience peut indiquer ce qui est « naturel Â» ou « contre-nature Â». De plus, l’ensemble des rapports sociaux est contradictoire Ă  chaque instant, et en continuel dĂ©veloppement, si bien que la « nature Â» de l’homme n’est pas quelque chose d’homogène pour tous les hommes de tous les temps.

On a entendu souvent dire que telle habitude est devenue « une seconde nature Â» ; mais la « première nature Â» Ă©tait-elle Ă  proprement parler la « première Â» ? Cette façon de parler n’implique-t-elle pas que le sens commun entrevoit l’historicitĂ© de la « nature humaine Â» ? Dès qu’on a constatĂ© que, l’ensemble des rapports sociaux Ă©tant contradictoire, la conscience des hommes ne peut pas ne pas ĂŞtre contradictoire, un problème se pose : comment se manifeste cette contradiction et comment l’unification peut-elle ĂŞtre progressivement obtenue ? La contradiction se manifeste dans l’ensemble du corps social par l’existence de consciences historiques de groupe (par l’existence de stratifications correspondant Ă  diverses phases de dĂ©veloppement historique de la civilisation et par des antithèses dans les groupes qui correspondent Ă  un mĂŞme niveau historique) ; elle se manifeste dans les individus pris Ă  part comme reflet de cette dĂ©sagrĂ©gation « verticale et horizontale Â». Dans les groupes subalternes l’absence d’autonomie dans l’initiative historique aggrave la dĂ©sagrĂ©gation et renforce la lutte pour se libĂ©rer des principes imposĂ©s et non proposĂ©s, pour atteindre une conscience historique autonome : dans une telle lutte, les points de repère sont ! disparates, et l’un d’eux, prĂ©cisĂ©ment la « naturalitĂ© Â», la « nature Â» posĂ©e en modèle rencontre un grand succès parce qu’il paraĂ®t Ă©vident et simple. Comment devrait se former, au contraire, cette conscience historique proposĂ©e de façon autonome ? Comment chacun devrait-il choisir et combiner les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la constitution d’une telle conscience autonome ?

Faudra-t-il rejeter a priori tout Ă©lĂ©ment « imposĂ© Â» ? Il faudra le rejeter en tant qu’imposĂ©, non en soi, c’est-Ă -dire qu’il faudra lui donner une forme nouvelle qui soit propre au groupe considĂ©rĂ©. En effet : que l’instruction soit obligatoire, cela ne signifie pas qu’elle soit Ă  rejeter, ni non plus que ne puisse ĂŞtre justifiĂ©e, avec de nouvelles raisons, une forme nouvelle d’obligation : il faut faire « libertĂ© Â» de ce qui est « nĂ©cessitĂ© Â» mais il faut pour cela reconnaĂ®tre une nĂ©cessitĂ© « objective Â», c’est-Ă -dire objective principalement pour le groupe en question. A cet effet, on doit se rĂ©fĂ©rer aux rapports techniques de production, Ă  un type dĂ©terminĂ© de civilisation Ă©conomique dont le dĂ©veloppement exige un mode de vie dĂ©terminĂ©e, des règles de conduite dĂ©terminĂ©es, certaines mĹ“urs. Il faut se persuader que ce qui est « objectif Â» et nĂ©cessaire, ce n’est pas seulement tel outillage, mais aussi tel comportement, telle Ă©ducation, telle façon de vivre ensemble, etc. C'est sur cette objectivitĂ© et nĂ©cessitĂ© historique (qui par ailleurs n’est pas Ă©vidente : quelqu’un doit la reconnaĂ®tre de façon critique, s’en faire le dĂ©fenseur de façon complète et presque « capillaire Â» ) qu’on peut fonder l’ « universalitĂ© Â» du principe moral ; bien plus, il n’y a jamais eu d’autre universalitĂ© que cette nĂ©cessitĂ© objective de la technique sociale, mĂŞme si elle est interprĂ©tĂ©e au moyen d’idĂ©ologies transcendantes ou transcendantales et prĂ©sentĂ©e chaque fois sous la forme historiquement la plus efficace pour que soit atteint le rĂ©sultat voulu.

Une conception comme celle qui vient d’être exposĂ©e paraĂ®t conduire Ă  une forme de relativisme et par suite de scepticisme moral. Remarquons que l’on peut en dire autant de toutes les conceptions jusqu’ici Ă©laborĂ©es par la philosophie : leur impĂ©rativitĂ© catĂ©gorique et objective a toujours Ă©tĂ© susceptible d’être rĂ©duite par la « mauvaise volontĂ© Â» Ă  des formes de relativisme et de scepticisme. Pour que la conception religieuse puisse apparaĂ®tre absolue et objectivement universelle, elle devrait au moins se prĂ©senter comme monolithique, en tout cas intellectuellement uniforme chez tous les croyants, ce qui est très loin de la rĂ©alitĂ© (diffĂ©rences d’écoles, sectes, tendances, et diffĂ©rences de classes : simples et cultivĂ©s, etc.) : d’oĂą la fonction du pape comme maĂ®tre infaillible. On peut en dire autant de l’impĂ©ratif catĂ©gorique de Kant : « Agis comme tu voudrais voir agir tous les hommes dans les mĂŞmes circonstances71. Â» Il est Ă©vident que chacun peut penser, bona fide72, que tous devraient agir comme lui-mĂŞme quand il commet des actes qui rĂ©pugnent, au contraire, Ă  des consciences plus Ă©voluĂ©es ou de civilisation diffĂ©rente. Un mari jaloux qui tue sa femme infidèle pense que tous les maris devraient tuer les femmes infidèles, etc. On peut observer qu’il n’y a pas de dĂ©linquant qui ne justifie, en son for intĂ©rieur, le dĂ©lit qu’il a commis pour scĂ©lĂ©rat qu’il puisse ĂŞtre ; de ce point de vue, les protestations d’innocence de tant de condamnĂ©s ne vont pas sans une certaine conviction de bonne foi ; en rĂ©alitĂ©, chacun de ces condamnĂ©s connaĂ®t exactement les circonstances objectives et subjectives dans lesquelles il a commis le dĂ©lit et tire de cette connaissance, que souvent il ne peut transmettre rationnellement aux autres, la conviction d’être « justifiĂ© Â» ; c’est seulement un changement dans sa conception de la vie qui peut le conduire Ă  un jugement diffĂ©rent : chose qui arrive souvent et explique nombre de suicides. La formule kantienne, analysĂ©e avec rĂ©alisme, ne dĂ©passe pas les limites d’un milieu donnĂ©, quel qu’il soit, avec toutes ses superstitions morales et ses mĹ“urs barbares ; elle est statique, c’est une forme vide qui peut ĂŞtre remplie par n’importe quel contenu historique, actuel ou anachronique (avec ses contradictions naturellement, qui font que ce qui est vĂ©ritĂ© au-delĂ  des PyrĂ©nĂ©es est mensonge en deçà). La formule kantienne paraĂ®t supĂ©rieure parce que les intellectuels la remplissent de leur façon particulière de vivre et d’agir et que parfois, on peut l’admettre, certains groupes d’intellectuels sont plus avancĂ©s et civilisĂ©s que leur entourage.

L'argument du danger de relativisme et de scepticisme n’est donc pas valable. Le problème Ă  poser est autre : la conception morale envisagĂ©e comporte-t-elle des caractères qui lui promettent une certaine durĂ©e ? Ou bien est-elle variable d’un jour Ă  l’autre ? Ou donne-t-elle, Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂŞme groupe, matière Ă  formuler la thĂ©orie de la double volontĂ© ? De plus : peut-on se fonder sur elle pour constituer une Ă©lite qui guide les multitudes, les Ă©duque, ait la capacitĂ© d’être « exemplaire Â» ? Si les rĂ©ponses Ă  ces questions sont affirmatives, la conception est justifiĂ©e, valable. Mais il y aura une pĂ©riode de relâchement, de libertinage mĂŞme et de dissolution morale. Ce n’est pas exclu, loin de lĂ , mais ce n’est pas non plus un argument valable. Des pĂ©riodes de dissolution morale, il y en a eu souvent dans l’histoire, mĂŞme lorsqu’une conception morale inchangĂ©e maintenait sa prĂ©dominance : elles ont eu pour origine des causes rĂ©elles, concrètes, non des conceptions morales : très souvent elles sont l’indice qu’une conception a vieilli, s’est dĂ©sagrĂ©gĂ©e, est devenue pure hypocrisie formaliste, mais tente de garder le haut du pavĂ© par la coercition, en contraignant la sociĂ©tĂ© Ă  une double vie : contre l’hypocrisie et la duplicitĂ© rĂ©agissent prĂ©cisĂ©ment, dans des formes excessives, les pĂ©riodes de libertinage et de dissolution qui annoncent presque toujours qu’une nouvelle conception est en train de se former.

Le danger d’un manque de vitalitĂ© morale est reprĂ©sentĂ©, au contraire, par le fatalisme de ces groupes qui partagent la conception de la « naturalitĂ© Â» selon la « nature Â» des brutes, et pour lesquels tout est justifiĂ© par le milieu social. Tout sens de la responsabilitĂ© individuelle finit ainsi par s’émousser et toute responsabilitĂ© particulière est noyĂ©e dans une abstraite et introuvable responsabilitĂ© sociale.

Si cette conception Ă©tait vraie, le monde et l’histoire seraient toujours immobiles. En effet, si l’individu a besoin pour changer que toute la sociĂ©tĂ© ait changĂ© avant lui, mĂ©caniquement, par on ne sait quelle force extra-humaine, aucun changement n’aura jamais lieu. L'histoire est au contraire une lutte continuelle des individus et des groupes pour changer ce qui existe Ă  un instant donnĂ©, mais pour que la lutte soit efficace, ces individus et ces groupes doivent se sentir supĂ©rieurs Ă  l’existant, Ă©ducateurs de la sociĂ©tĂ©, etc. Donc le milieu ne justifie pas, il « explique Â» seulement le comportement des individus, surtout des plus passifs historiquement. « Explication Â» qui servira quelquefois Ă  rendre indulgent envers les particuliers et fournira du matĂ©riel pour l’éducation, mais ne doit jamais devenir « justification Â», sous peine de conduire nĂ©cessairement Ă  l’une des formes les plus hypocrites et les plus rĂ©voltantes de conservatisme et de « rĂ©action Â».

Au concept de « naturel Â» s’oppose celui d’ « artificiel Â», de « conventionnel Â». Mais qui signifient « artificiel Â» et « conventionnel Â» quand on fait rĂ©fĂ©rence aux phĂ©nomènes de masse ? Cela signifie simplement « historique Â», acquis Ă  travers le dĂ©veloppement historique, et c’est en vain qu’on cherche Ă  donner un sens pĂ©joratif Ă  la chose puisqu’elle a pĂ©nĂ©trĂ© mĂŞme dans la conscience commune avec l’expression « seconde nature Â». On pourra donc parler d’artifice et de conventionnel par rĂ©fĂ©rence Ă  des idiosyncrasies personnelles, non par rĂ©fĂ©rence Ă  des phĂ©nomènes de masse dĂ©jĂ  en acte. Voyager par chemin de fer est « artificiel Â», mais sĂ»rement pas de la mĂŞme façon que se farder le visage.

D'après les indications du paragraphe prĂ©cĂ©dent se pose le problème : qui devra dĂ©cider qu’une conduite morale dĂ©terminĂ©e est la plus conforme au dĂ©veloppement des forces productives ? AssurĂ©ment, il ne peut ĂŞtre question de crĂ©er un « pape Â» spĂ©cial ou un office compĂ©tent. Les forces dirigeantes naĂ®tront du fait mĂŞme que la façon de penser sera orientĂ©e dans ce sens rĂ©aliste et naĂ®tront du choc mĂŞme des opinions contraires, sans « conventionnel Â», sans « artifice Â», mais « naturellement Â». (P.P., pp. 200-204.)