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Claude Gueux đź”—

Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.

L’homme fut envoyĂ© faire son temps Ă  la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, [p. 460] autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exĂ©cutent. VoilĂ  la chose qu’ils mettent sous notre mot.

Poursuivons.

Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme.

Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais, était une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé quoique jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l’œil doux et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière bien modelée, les narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre dédaigneuse. C’était une belle tête. On va voir ce que la société en a fait.

Il avait la parole rare, le geste peu fréquent, quelque chose d’impérieux dans toute sa personne et qui se faisait obéir, l’air pensif, sérieux plutôt que souffrant. Il avait pourtant bien souffert.

Dans le dĂ©pĂ´t oĂą Claude Gueux Ă©tait enfermĂ©, il y avait un directeur des ateliers, espèce de fonctionnaire propre aux prisons, qui tient tout ensemble du guichetier et du marchand, qui fait en mĂŞme temps une commande Ă  l’ouvrier et une menace au prisonnier, qui vous met l’outil aux mains et les fers aux pieds. Celui-lĂ  Ă©tait lui-mĂŞme une variĂ©tĂ© de l’espèce, un homme bref, tyrannique, obĂ©issant Ă  ses idĂ©es, toujours Ă  courte bride sur son autoritĂ© ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial [p. 461] mĂŞme et raillant avec grâce ; dur plutĂ´t que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas mĂŞme avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas mĂ©chant, mauvais. C’était un de ces hommes qui n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composĂ©s de molĂ©cules inertes, qui ne rĂ©sonnent au choc d’aucune idĂ©e, au contact d’aucun sentiment, qui ont des colères glacĂ©es, des haines mornes, des emportements sans Ă©motion, qui prennent feu sans s’échauffer, dont la capacitĂ© de calorique est nulle, et qu’on dirait souvent faits de bois ; ils flambent par un bout et sont froids par l’autre. La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet homme, c’était la tĂ©nacitĂ©. Il Ă©tait fier d’être tenace, et se comparait Ă  NapolĂ©on. Ceci n’est qu’une illusion d’optique. Il y a nombre de gens qui en sont dupes et qui, Ă  certaine distance, prennent la tĂ©nacitĂ© pour de la volontĂ©, et une chandelle pour une Ă©toile. Quand cet homme donc avait une fois ajustĂ© ce qu’il appelait sa volontĂ© Ă  une chose absurde, il allait tĂŞte haute et Ă  travers toute broussaille jusqu’au bout de la chose absurde. L’entĂŞtement sans l’intelligence, c’est la sottise soudĂ©e au bout de la bĂŞtise et lui servant de rallonge. Cela va loin. En gĂ©nĂ©ral, quand une catastrophe privĂ©e ou publique s’est Ă©croulĂ©e sur nous, si nous examinons, d’après les dĂ©combres qui en gisent Ă  terre, de quelle façon elle s’est Ă©chafaudĂ©e, nous trouvons presque toujours qu’elle a Ă©tĂ© aveuglĂ©ment construite par un homme mĂ©diocre et obstinĂ© qui avait foi en lui et qui [p. 462] s’admirait. Il y a par le monde beaucoup de ces petites fatalitĂ©s tĂŞtues qui se croient des providences.

Voilà donc ce que c’était que le directeur des ateliers de la prison centrale de Clairvaux. Voilà de quoi était fait le briquet avec lequel la société frappait chaque jour sur les prisonniers pour en tirer des étincelles.

L’étincelle que de pareils briquets arrachent à de pareils cailloux allume souvent des incendies.

Nous avons dit qu’une fois arrivé à Clairvaux, Claude Gueux fut numéroté dans un atelier et rivé à une besogne. Le directeur de l’atelier fit connaissance avec lui, le reconnut bon ouvrier, et le traita bien. Il paraît même qu’un jour, étant de bonne humeur, et voyant Claude Gueux fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu’il appelait sa femme, il lui conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler, que cette malheureuse s’était faite fille publique. Claude demanda froidement ce qu’était devenu l’enfant. On ne savait.

Au bout de quelques mois, Claude s’acclimata à l’air de la prison et parut ne plus songer à rien. Une certaine sérénité sévère, propre à son caractère, avait repris le dessus.

Au bout du mĂŞme espace de temps Ă  peu près, Claude avait acquis un ascendant singulier sur tous ses compagnons. Comme par une sorte de convention tacite, et sans que personne sĂ»t pourquoi, pas mĂŞme lui, tous ces hommes le consultaient, l’écoutaient, l’admiraient et l’imitaient, ce qui est le dernier degrĂ© [p. 463] ascendant de l’admiration. Ce n’était pas une mĂ©diocre gloire d’être obĂ©i par toutes ces natures dĂ©sobĂ©issantes. Cet empire lui Ă©tait venu sans qu’il y songeât. Cela tenait au regard qu’il avait dans les yeux. L’œil de l’homme est une fenĂŞtre par laquelle on voit les pensĂ©es qui vont et viennent dans sa tĂŞte.

Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n’en contiennent pas, au bout d’un temps donné, et par une loi d’attraction irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant. Claude était aimant.

En moins de trois mois donc, Claude était devenu l’âme, la loi et l’ordre de l’atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran. Il devait douter lui-même par moments s’il était roi ou prisonnier. C’était une sorte de pape captif avec ses cardinaux.

Et, par une réaction toute naturelle, dont l’effet s’accomplit sur toutes les échelles, aimé des prisonniers, il était détesté des geôliers. Cela est toujours ainsi. La popularité ne va jamais sans la défaveur. L’amour des esclaves est toujours doublé de la haine des maîtres.

Claude Gueux Ă©tait grand mangeur. C’était une particularitĂ© de son organisation. Il avait l’estomac fait de telle sorte que la nourriture de deux hommes ordinaires suffisait Ă  peine Ă  sa journĂ©e. M. de Cotadilla avait un de ces appĂ©tits-lĂ , et en riait ; mais ce qui est une occasion de gaietĂ© pour un duc, grand [p. 464] d’Espagne, qui a cinq cent mille moutons, est une charge pour un ouvrier et un malheur pour un prisonnier.

Claude Gueux, libre dans son grenier, travaillait tout le jour, gagnait son pain de quatre livres et le mangeait. Claude Gueux, en prison, travaillait tout le jour et recevait invariablement pour sa peine une livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable. Claude avait donc habituellement faim dans la prison de Clairvaux.

Il avait faim, et c’était tout. Il n’en parlait pas. C’était sa nature ainsi.

Un jour, Claude venait de dévorer sa maigre pitance, et s’était remis à son métier, croyant tromper la faim par le travail. Les autres prisonniers mangeaient joyeusement. Un jeune homme, pâle, blanc, faible, vint se placer près de lui. Il tenait à la main sa ration, à laquelle il n’avait pas encore touché, et un couteau. Il restait là debout, près de Claude, ayant l’air de vouloir parler et de ne pas oser. Cet homme, et son pain, et sa viande, importunaient Claude.

— Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.

— Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune homme.

— Quoi ? reprit Claude.

— Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.

Une larme roula dans l’œil hautain de Claude. Il prit le couteau, partagea la ration du jeune homme en deux parts égales, en prit une, et se mit à manger.

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— Merci, dit le jeune homme. Si tu veux, nous partagerons comme cela tous les jours.

— Comment t’appelles-tu ? dit Claude Gueux.

— Albin.

— Pourquoi es-tu ici ? reprit Claude.

— J’ai volé.

— Et moi aussi, dit Claude.

Ils partagèrent en effet de la sorte tous les jours. Claude Gueux avait trente-six ans, et par moments il en paraissait cinquante, tant sa pensĂ©e habituelle Ă©tait sĂ©vère. Albin avait vingt ans, on lui en eĂ»t donnĂ© dix-sept, tant il y avait encore d’innocence dans le regard de ce voleur. Une Ă©troite amitiĂ© se noua entre ces deux hommes, amitiĂ© de père Ă  fils plutĂ´t que de frère Ă  frère. Albin Ă©tait encore presque un enfant ; Claude Ă©tait dĂ©jĂ  presque un vieillard.

Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils étaient heureux.

Nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© du directeur des ateliers. Cet homme, haĂŻ des prisonniers, Ă©tait souvent obligĂ©, pour se faire obĂ©ir d’eux, d’avoir recours Ă  Claude Gueux, qui en Ă©tait aimĂ©. Dans plus d’une occasion, lorsqu’il s’était agi d’empĂŞcher une rĂ©bellion ou un tumulte, l’autoritĂ© sans titre de Claude Gueux avait prĂŞtĂ© main-forte Ă  l’autoritĂ© officielle du directeur. En effet, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix gendarmes. Claude avait maintes [p. 466] fois rendu ce service au directeur. Aussi le directeur le dĂ©testait-il cordialement. Il Ă©tait jaloux de ce voleur. Il avait au fond du cĹ“ur une haine secrète, envieuse, implacable, contre Claude, une haine de souverain de droit Ă  souverain de fait, de pouvoir temporel Ă  pouvoir spirituel.

Ces haines-lĂ  sont les pires.

Claude aimait beaucoup Albin, et ne songeait pas au directeur.

Un jour, un matin, au moment où les porte-clefs transvasaient les prisonniers deux à deux du dortoir dans l’atelier, un guichetier appela Albin, qui était à côté de Claude, et le prévint que le directeur le demandait.

— Que te veut-on ? dit Claude.

— Je ne sais pas, dit Albin.

Le guichetier emmena Albin.

La matinée se passa, Albin ne revint pas à l’atelier. Quand arriva l’heure du repas, Claude pensa qu’il retrouverait Albin au préau. Albin n’était pas au préau. On rentra dans l’atelier, Albin ne reparut pas dans l’atelier. La journée s’écoula ainsi. Le soir, quand on ramena les prisonniers dans leur dortoir, Claude y chercha des yeux Albin, et ne le vit pas. Il paraît qu’il souffrait beaucoup dans ce moment-là, car il adressa la parole à un guichetier, ce qu’il ne faisait jamais.

— Est-ce qu’Albin est malade ? dit-il.

— Non, répondit le guichetier.

— D’oĂą vient donc, reprit Claude, qu’il n’a pas reparu aujourd’hui ?

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— Ah ! dit nĂ©gligemment le porte-clefs, c’est qu’on l’a changĂ© de quartier.

Les tĂ©moins qui ont dĂ©posĂ© de ces faits plus tard remarquèrent qu’à cette rĂ©ponse du guichetier la main de Claude, qui portait une chandelle allumĂ©e, trembla lĂ©gèrement. Il reprit avec calme :

— Qui a donnĂ© cet ordre-lĂ  ?

Le guichetier rĂ©pondit :

— M. D.

Le directeur des ateliers s’appelait M. D.

La journée du lendemain se passa comme la journée précédente, sans Albin.

Le soir, à l’heure de la clôture des travaux, le directeur, M. D., vint faire sa ronde habituelle dans l’atelier. Du plus loin que Claude le vit, il ôta son bonnet de grosse laine, il boutonna sa veste grise, triste livrée de Clairvaux, car il est de principe dans les prisons qu’une veste respectueusement boutonnée prévient favorablement les supérieurs, et il se tint debout et son bonnet à la main à l’entrée de son banc, attendant le passage du directeur. Le directeur passa.

— Monsieur ! dit Claude.

Le directeur s’arrêta et se détourna à demi.

— Monsieur, reprit Claude, est-ce que c’est vrai qu’on a changĂ© Albin de quartier ?

— Oui, répondit le directeur.

— Monsieur, poursuivit Claude, j’ai besoin d’Albin pour vivre.

Il ajouta :

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— Vous savez que je n’ai pas assez de quoi manger avec la ration de la maison, et qu’Albin partageait son pain avec moi.

— C’était son affaire, dit le directeur.

— Monsieur, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire remettre Albin dans le mĂŞme quartier que moi ?

— Impossible. Il y a décision prise.

— Par qui ?

— Par moi.

— Monsieur D., reprit Claude, c’est la vie ou la mort pour moi, et cela dépend de vous.

— Je ne reviens jamais sur mes décisions.

— Monsieur, est-ce que je vous ai fait quelque chose ?

— Rien.

— En ce cas, dit Claude, pourquoi me sĂ©parez-vous d’Albin ?

— Parce que, dit le directeur.

Cette explication donnée, le directeur passa outre.

Claude baissa la tĂŞte et ne rĂ©pliqua pas. Pauvre lion en cage Ă  qui l’on Ă´tait son chien !

Nous sommes forcé de dire que le chagrin de cette séparation n’altéra en rien la voracité en quelque sorte maladive du prisonnier. Rien d’ailleurs ne parut sensiblement changé en lui. Il ne parlait d’Albin à aucun de ses camarades. Il se promenait seul dans le préau aux heures de récréation, et il avait faim. Rien de plus.

Cependant ceux qui le connaissaient bien remarquaient quelque chose de sinistre et de sombre qui [p. 469] s’épaississait chaque jour de plus en plus sur son visage. Du reste, il Ă©tait plus doux que jamais.

Plusieurs voulurent partager leur ration avec lui, il refusa en souriant.

Tous les soirs, depuis l’explication que lui avait donnĂ©e le directeur, il faisait une espèce de chose folle qui Ă©tonnait de la part d’un homme aussi sĂ©rieux. Au moment oĂą le directeur, ramenĂ© Ă  heure fixe par sa tournĂ©e habituelle, passait devant le mĂ©tier de Claude, Claude levait les yeux et le regardait fixement, puis il lui adressait d’un ton plein d’angoisse et de colère, qui tenait Ă  la fois de la prière et de la menace, ces deux mots seulement : Et Albin ? Le directeur faisait semblant de ne pas entendre ou s’éloignait en haussant les Ă©paules.

Cet homme avait tort de hausser les épaules, car il était évident pour tous les spectateurs de ces scènes étranges que Claude Gueux était intérieurement déterminé à quelque chose. Toute la prison attendait avec anxiété quel serait le résultat de cette lutte entre une ténacité et une résolution.

Il a Ă©tĂ© constatĂ© qu’une fois entre autres Claude dit au directeur :

— Écoutez, monsieur, rendez-moi mon camarade. Vous ferez bien, je vous assure. Remarquez que je vous dis cela.

Une autre fois, un dimanche, comme il se tenait dans le prĂ©au, assis sur une pierre, les coudes sur les genoux et son front dans ses mains, immobile depuis plusieurs heures dans la mĂŞme attitude, le condamnĂ© [p. 470] Faillette s’approcha de lui, et lui cria en riant :

— Que diable fais-tu donc lĂ , Claude ?

Claude leva lentement sa tĂŞte sĂ©vère, et dit :

— Je juge quelqu’un.

Un soir enfin, le 25 octobre 1831, au moment où le directeur faisait sa ronde, Claude brisa sous son pied avec bruit un verre de montre qu’il avait trouvé le matin dans un corridor. Le directeur demanda d’où venait ce bruit.

— Ce n’est rien, dit Claude, c’est moi. Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.

— Impossible, dit le maître.

— Il le faut pourtant, dit Claude d’une voix basse et ferme ; et, regardant le directeur en face, il ajouta :

— Réfléchissez. Nous sommes aujourd’hui le 25 octobre. Je vous donne jusqu’au 4 novembre.

Un guichetier fit remarquer à M. D. que Claude le menaçait, et que c’était un cas de cachot.

— Non, point de cachot, dit le directeur avec un sourire dĂ©daigneux ; il faut ĂŞtre bon avec ces gens-lĂ  !

Le lendemain, le condamné Pernot aborda Claude, qui se promenait seul et pensif, laissant les autres prisonniers s’ébattre dans un petit carré de soleil à l’autre bout de la cour.

— Eh bien ! Claude, Ă  quoi songes-tu ? tu parais triste.

— Je crains, dit Claude, qu’il n’arrive bientôt quelque malheur à ce bon M. D.

Il y a neuf jours pleins du 25 octobre au 4 novembre. Claude n’en laissa pas passer un sans avertir [p. 471] gravement le directeur de l’état de plus en plus douloureux oĂą le mettait la disparition d’Albin. Le directeur, fatiguĂ©, lui infligea une fois vingt-quatre heures de cachot, parce que la prière ressemblait trop Ă  une sommation. VoilĂ  tout ce que Claude obtint.

Le 4 novembre arriva. Ce jour-lĂ , Claude s’éveilla avec un visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour oĂą la dĂ©cision de M. D. l’avait sĂ©parĂ© de son ami. En se levant, il fouilla dans une espèce de caisse de bois blanc qui Ă©tait au pied de son lit, et qui contenait ses quelques guenilles. Il en tira une paire de ciseaux de couturière. C’était, avec un volume dĂ©pareillĂ© de l’Émile, la seule chose qui lui restât de la femme qu’il avait aimĂ©e, de la mère de son enfant, de son heureux petit mĂ©nage d’autrefois. Deux meubles bien inutiles pour Claude ; les ciseaux ne pouvaient servir qu’à une femme, le livre qu’à un lettrĂ©. Claude ne savait ni coudre ni lire.

Au moment oĂą il traversait le vieux cloĂ®tre dĂ©shonorĂ© et blanchi Ă  la chaux qui sert de promenoir l’hiver, il s’approcha du condamnĂ© Ferrari, qui regardait avec attention les Ă©normes barreaux d’une croisĂ©e. Claude tenait Ă  la main la petite paire de ciseaux ; il la montra Ă  Ferrari en disant :

— Ce soir je couperai ces barreaux-ci avec ces ciseaux-là.

Ferrari, incrédule, se mit à rire, et Claude aussi.

Ce matin-lĂ , il travailla avec plus d’ardeur qu’à l’ordinaire ; jamais il n’avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un certain prix Ă  terminer dans la [p. 472] matinĂ©e un chapeau de paille que lui avait payĂ© d’avance un honnĂŞte bourgeois de Troyes, M. Bressier.

Un peu avant midi, il descendit sous un prĂ©texte Ă  l’atelier des menuisiers, situĂ© au rez-de-chaussĂ©e, au-dessous de l’étage oĂą il travaillait. Claude Ă©tait aimĂ© lĂ  comme ailleurs, mais il y entrait rarement. Aussi :

— Tiens ! voilĂ  Claude !

On l’entoura. Ce fut une fête. Claude jeta un coup d’œil rapide dans la salle. Pas un des surveillants n’y était.

— Qui est-ce qui a une hache Ă  me prĂŞter ? dit-il.

— Pourquoi faire ? lui demanda-t-on.

Il rĂ©pondit :

— C’est pour tuer ce soir le directeur des ateliers.

On lui présenta plusieurs haches à choisir. Il prit la plus petite, qui était fort tranchante, la cacha dans son pantalon, et sortit. Il y avait là vingt-sept prisonniers. Il ne leur avait pas recommandé le secret. Tous le gardèrent.

Ils ne causèrent même pas de la chose entre eux.

Chacun attendit de son côté ce qui arriverait. L’affaire était terrible, droite et simple. Pas de complication possible. Claude ne pouvait être ni conseillé ni dénoncé.

Une heure après, il aborda un jeune condamnĂ© de seize ans qui bâillait dans le promenoir, et lui conseilla d’apprendre Ă  lire. En ce moment, le dĂ©tenu Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait lĂ  dans son pantalon. Claude dit :

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— C’est une hache pour tuer M. D. ce soir.

Il ajouta :

— Est-ce que cela se voit ?

— Un peu, dit Faillette.

Le reste de la journĂ©e fut Ă  l’ordinaire. A sept heures du soir, on renferma les prisonniers, chaque section dans l’atelier qui lui Ă©tait assignĂ© ; et les surveillants sortirent des salles de travail, comme il paraĂ®t que c’est l’habitude, pour ne rentrer qu’après la ronde du directeur.

Claude Gueux fut donc verrouillé comme les autres dans son atelier avec ses compagnons de métier.

Alors il se passa dans cet atelier une scène extraordinaire, une scène qui n’est ni sans majesté ni sans terreur, la seule de ce genre qu’aucune histoire puisse raconter.

Il y avait là, ainsi que l’a constaté l’instruction judiciaire qui a eu lieu depuis, quatrevingt-deux voleurs, y compris Claude.

Une fois que les surveillants les eurent laissés seuls, Claude se leva debout sur son banc, et annonça à toute la chambrée qu’il avait quelque chose à dire. On fit silence.

Alors Claude haussa la voix et dit :

— Vous savez tous qu’Albin Ă©tait mon frère. Je n’ai pas assez de ce qu’on me donne ici pour manger. MĂŞme en n’achetant que du pain avec le peu que je gagne, cela ne suffirait pas. Albin partageait sa ration avec moi ; je l’ai aimĂ© d’abord parce qu’il m’a nourri, ensuite parce qu’il m’a aimĂ©. Le directeur, M. D., [p. 474] nous a sĂ©parĂ©s. Cela ne lui faisait rien que nous fussions ensemble ; mais c’est un mĂ©chant homme, qui jouit de tourmenter. Je lui ai redemandĂ© Albin. Vous avez vu, il n’a pas voulu. Je lui ai donnĂ© jusqu’au 4 novembre pour me rendre Albin. Il m’a fait mettre au cachot pour avoir dit cela. Moi, pendant ce temps-lĂ , je l’ai jugĂ© et je l’ai condamnĂ© Ă  mort1. Nous sommes au 4 novembre. Il viendra dans deux heures faire sa tournĂ©e. Je vous prĂ©viens que je vais le tuer. Avez-vous quelque chose Ă  dire Ă  cela ?

Tous gardèrent le silence.

Claude reprit. Il parla, Ă  ce qu’il paraĂ®t, avec une Ă©loquence singulière, qui d’ailleurs lui Ă©tait naturelle. Il dĂ©clara qu’il savait bien qu’il allait faire une action violente, mais qu’il ne croyait pas avoir tort. Il attesta la conscience des quatrevingt-un voleurs qui l’écoutaient :

Qu’il Ă©tait dans une rude extrĂ©mitĂ© ;

Que la nĂ©cessitĂ© de se faire justice soi-mĂŞme Ă©tait un cul-de-sac oĂą l’on se trouvait engagĂ© quelquefois ;

Qu’à la vĂ©ritĂ© il ne pouvait prendre la vie du directeur sans donner la sienne propre, mais qu’il trouvait bon de donner sa vie pour une chose juste ;

Qu’il avait mĂ»rement rĂ©flĂ©chi, et Ă  cela seulement, depuis deux mois ;

Qu’il croyait bien ne pas se laisser entraĂ®ner par le ressentiment, mais que, dans le cas oĂą cela serait, il suppliait qu’on l’en avertĂ®t ;

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Qu’il soumettait honnĂŞtement ses raisons aux hommes justes qui l’écoutaient ;

Qu’il allait donc tuer M. D., mais que, si quelqu’un avait une objection à lui faire, il était prêt à l’écouter.

Une voix seulement s’éleva, et dit qu’avant de tuer le directeur, Claude devait essayer une dernière fois de lui parler et de le fléchir.

— C’est juste, dit Claude, et je le ferai.

Huit heures sonnèrent à la grande horloge. Le directeur devait venir à neuf heures.

Une fois que cette étrange cour de cassation eut en quelque sorte ratifié la sentence qu’il avait portée, Claude reprit toute sa sérénité. Il mit sur une table tout ce qu’il possédait en linge et en vêtements, la pauvre dépouille du prisonnier, et, appelant l’un après l’autre ceux de ses compagnons qu’il aimait le plus après Albin, il leur distribua tout. Il ne garda que la petite paire de ciseaux.

Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il souriait Ă  ceux-lĂ .

Il y eut, dans cette heure dernière, des instants oĂą il causa avec tant de tranquillitĂ© et mĂŞme de gaietĂ©, que plusieurs de ses camarades espĂ©raient intĂ©rieurement, comme ils l’ont dĂ©clarĂ© depuis, qu’il abandonnerait peut-ĂŞtre sa rĂ©solution. Il s’amusa mĂŞme une fois Ă  Ă©teindre une des rares chandelles qui Ă©clairaient l’atelier avec le souffle de sa narine, car il avait de mauvaises habitudes d’éducation qui dĂ©rangeaient sa dignitĂ© naturelle plus souvent qu’il [p. 476] n’aurait fallu. Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin des rues n’eĂ»t point par moments l’odeur du ruisseau de Paris.

Il aperçut un jeune condamné qui était pâle, qui le regardait avec des yeux fixes, et qui tremblait, sans doute dans l’attente de ce qu’il allait voir.

— Allons, du courage, jeune homme ! lui dit Claude doucement, ce ne sera que l’affaire d’un instant.

Quand il eut distribué toutes ses hardes, fait tous ses adieux, serré toutes les mains, il interrompit quelques causeries inquiètes qui se faisaient çà et là dans les coins obscurs de l’atelier, et il commanda qu’on se remît au travail. Tous obéirent en silence.

L’atelier oĂą ceci se passait Ă©tait une salle oblongue, un long parallĂ©logramme percĂ© de fenĂŞtres sur ses deux grands cĂ´tĂ©s, et de deux portes qui se regardaient Ă  ses deux extrĂ©mitĂ©s. Les mĂ©tiers Ă©taient rangĂ©s de chaque cĂ´tĂ© près des fenĂŞtres, les bancs touchant le mur Ă  angle droit, et l’espace restĂ© libre entre les deux rangĂ©es de mĂ©tiers formait une sorte de longue voie qui allait en ligne droite de l’une des portes Ă  l’autre et traversait ainsi toute la salle. C’était cette longue voie, assez Ă©troite, que le directeur avait Ă  parcourir en faisant son inspection ; il devait entrer par la porte sud et ressortir par la porte nord, après avoir regardĂ© les travailleurs Ă  droite et Ă  gauche. D’ordinaire il faisait ce trajet assez rapidement et sans s’arrĂŞter.

Claude s’était replacĂ© lui-mĂŞme Ă  son banc, et il [p. 477] s’était remis au travail, comme Jacques ClĂ©ment se fĂ»t remis Ă  la prière.

Tous attendaient. Le moment approchait. Tout Ă  coup on entendit un coup de cloche. Claude dit :

— C’est l’avant-quart.

Alors il se leva, traversa gravement une partie de la salle, et alla s’accouder sur l’angle du premier métier à gauche, tout à côté de la porte d’entrée. Son visage était parfaitement calme et bienveillant.

Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur entra.

En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de statues.

Le directeur était seul comme d’habitude.

Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable, ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la tête, mâchant ses paroles, et jetant çà et là son regard banal, sans s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée terrible.

Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre un pas derrière lui.

C’était Claude, qui le suivait en silence depuis quelques instants.

— Que fais-tu lĂ , toi ? dit le directeur ; pourquoi n’es-tu pas Ă  ta place ?

Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le tutoie.

Claude Gueux rĂ©pondit respectueusement :

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— C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur.

— De quoi ?

— D’Albin.

— Encore ! dit le directeur.

— Toujours ! dit Claude.

— Ah çà ! reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot ?

Claude rĂ©pondit en continuant de le suivre :

— Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.

— Impossible !

— Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eĂ»t attendri le dĂ©mon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui ĂŞtes libre, cela vous est Ă©gal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi je n’ai qu’Albin. Rendez-le-moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coĂ»terait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la mĂŞme salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin ? Car ce n’est pas plus compliquĂ© que cela. Monsieur le directeur, mon bon monsieur D., je vous supplie vraiment, au nom du ciel !

Claude n’en avait peut-ĂŞtre jamais tant dit Ă  la fois Ă  un geĂ´lier. Après cet effort, Ă©puisĂ©, il attendit. Le directeur rĂ©pliqua avec un geste d’impatience :

[p. 479]

— Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu m’ennuies.

Et, comme il Ă©tait pressĂ©, il doubla le pas. Claude aussi. En parlant ainsi, ils Ă©taient arrivĂ©s tous deux près de la porte de sortie ; les quatrevingts voleurs regardaient et Ă©coutaient, haletants.

Claude toucha doucement le bras du directeur.

— Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi.

— Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur, parce que.

Et, tournant le dos à Claude, il avança la main vers le loquet de la porte de sortie.

A la rĂ©ponse du directeur, Claude avait reculĂ© d’un pas. Les quatrevingts statues qui Ă©taient lĂ  virent sortir de son pantalon sa main droite avec la hache. Cette main se leva, et, avant que le directeur eĂ»t pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse Ă  dire, assĂ©nĂ©s tous les trois dans la mĂŞme entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment oĂą il tombait Ă  la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme une fureur lancĂ©e ne s’arrĂŞte pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur Ă©tait mort.

Alors Claude jeta la hache et cria : A l’autre maintenant ! L’autre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits ciseaux de « sa femme, Â» et, sans que personne songeât Ă  l’en empĂŞcher, il se les enfonça dans la poitrine. La lame Ă©tait courte, la poitrine Ă©tait [p. 480] profonde. Il y fouilla longtemps et Ă  plus de vingt reprises en criant : — CĹ“ur de damnĂ©, je ne te trouverai donc pas ! — Et enfin il tomba baignĂ© dans son sang, Ă©vanoui sur le mort.

Lequel des deux Ă©tait la victime de l’autre ?

Quand Claude reprit connaissance, il Ă©tait dans un lit, couvert de linges et de bandages, entourĂ© de soins. Il avait auprès de son chevet de bonnes sĹ“urs de charitĂ©, et de plus un juge d’instruction qui instrumentait et qui lui demanda avec beaucoup d’intĂ©rĂŞt : — Comment vous trouvez-vous ?

Il avait perdu une grande quantitĂ© de sang, mais les ciseaux avec lesquels il avait eu la superstition touchante de se frapper avaient mal fait leur devoir ; aucun des coups qu’il s’était portĂ©s n’était dangereux. Il n’y avait de mortelles pour lui que les blessures qu’il avait faites Ă  M. D.

Les interrogatoires commencèrent. On lui demanda si c’était lui qui avait tuĂ© le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux. Il rĂ©pondit : Oui. On lui demanda pourquoi. Il rĂ©pondit : Parce que.

Cependant, Ă  un certain moment, ses plaies s’envenimèrent ; il fut pris d’une fièvre mauvaise dont il faillit mourir.

Novembre, dĂ©cembre, janvier et fĂ©vrier se passèrent en soins et en prĂ©paratifs ; mĂ©decins et juges s’empressaient autour de Claude ; les uns guĂ©rissaient ses blessures, les autres dressaient son Ă©chafaud.

AbrĂ©geons. Le 16 mars 1832, il parut, Ă©tant [p. 481] parfaitement guĂ©ri, devant la cour d’assises de Troyes. Tout ce que la ville peut donner de foule Ă©tait lĂ .

Claude eut une bonne attitude devant la cour. Il s’était fait raser avec soin, il avait la tête nue, il portait ce morne habit des prisonniers de Clairvaux, mi-parti de deux espèces de gris.

Le procureur du roi avait encombrĂ© la salle de toutes les bayonnettes de l’arrondissement, « afin, dit-il Ă  l’audience, de contenir tous les scĂ©lĂ©rats qui devaient figurer comme tĂ©moins dans cette affaire. Â»

Lorsqu’il fallut entamer les débats, il se présenta une difficulté singulière. Aucun des témoins des événements du 4 novembre ne voulait déposer contre Claude. Le président les menaça de son pouvoir discrétionnaire. Ce fut en vain. Claude alors leur commanda de déposer. Toutes les langues se délièrent. Ils dirent ce qu’ils avaient vu.

Claude les écoutait tous avec une profonde attention. Quand l’un d’eux, par oubli, ou par affection pour Claude, omettait des faits à la charge de l’accusé, Claude les rétablissait.

De témoignage en témoignage, la série des faits que nous venons de développer se déroula devant la cour.

Il y eut un moment oĂą les femmes qui Ă©taient lĂ  pleurèrent. L’huissier appela le condamnĂ© Albin. C’était son tour de dĂ©poser. Il entra en chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empĂŞcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi : — VoilĂ  un [p. 482] scĂ©lĂ©rat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. — Puis il baisa la main d’Albin.

La liste des tĂ©moins Ă©puisĂ©e, monsieur le procureur du roi se leva et prit la parole en ces termes : — Messieurs les jurĂ©s, la sociĂ©tĂ© serait Ă©branlĂ©e jusque dans ses fondements, si la vindicte publique n’atteignait pas les grands coupables comme celui qui, etc.

Après ce discours mémorable, l’avocat de Claude parla. La plaidoirie contre et la plaidoirie pour firent, chacune à leur tour, les évolutions qu’elles ont coutume de faire dans cette espèce d’hippodrome qu’on appelle un procès criminel.

Claude jugea que tout n’était pas dit. Il se leva à son tour. Il parla de telle sorte qu’une personne intelligente qui assistait à cette audience s’en revint frappée d’étonnement.

Il paraît que ce pauvre ouvrier contenait bien plutôt un orateur qu’un assassin. Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien ménagée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec un geste presque toujours le même, mais plein d’empire. Il dit les choses comme elles étaient, simplement, sérieusement, sans charger ni amoindrir, convint de tout, regarda l’article 296 en face, et posa sa tête dessous. Il eut des moments de véritable haute éloquence qui faisaient remuer la foule, et où l’on se répétait à l’oreille dans l’auditoire ce qu’il venait de dire.

Cela faisait un murmure pendant lequel Claude reprenait haleine en jetant un regard fier sur les assistants.

[p. 483]

Dans d’autres instants, cet homme qui ne savait pas lire Ă©tait doux, poli, choisi, comme un lettrĂ© ; puis, par moments encore, modeste, mesurĂ©, attentif, marchant pas Ă  pas dans la partie irritante de la discussion, bienveillant pour les juges.

Une fois seulement, il se laissa aller à une secousse de colère. Le procureur du roi avait établi dans le discours que nous avons cité en entier que Claude Gueux avait assassiné le directeur des ateliers sans voie de fait ni violence de la part du directeur, par conséquent sans provocation.

— Quoi ! s’écria Claude, je n’ai pas Ă©tĂ© provoquĂ© ! Ah ! oui, vraiment, c’est juste, je vous comprends. Un homme ivre me donne un coup de poing, je le tue, j’ai Ă©tĂ© provoquĂ©, vous me faites grâce, vous m’envoyez aux galères. Mais un homme qui n’est pas ivre et qui a toute sa raison me comprime le cĹ“ur pendant quatre ans, m’humilie pendant quatre ans, me pique tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, d’un coup d’épingle Ă  quelque place inattendue pendant quatre ans ! J’avais une femme pour qui j’ai volĂ©, il me torture avec cette femme ; j’avais un enfant pour qui j’ai volĂ©, il me torture avec cet enfant ; je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne, il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot. Je lui dis vous, Ă  lui mouchard, il me dit tu. Je lui dis que je souffre, il me dit que je l’ennuie. Alors que voulez-vous que je fasse ? Je le tue. C’est bien, je suis un monstre, j’ai tuĂ© cet homme, je n’ai pas Ă©tĂ© provoquĂ©, vous me coupez la tĂŞte. Faites.

[p. 484]

Mouvement sublime, selon nous, qui faisait tout à coup surgir, au-dessus du système de la provocation matérielle, sur lequel s’appuie l’échelle mal proportionnée des circonstances atténuantes, toute une théorie de la provocation morale oubliée par la loi.

Les débats fermés, le président fit son résumé impartial et lumineux. Il en résulta ceci. Une vilaine vie. Un monstre en effet. Claude Gueux avait commencé par vivre en concubinage avec une fille publique, puis il avait volé, puis il avait tué. Tout cela était vrai.

Au moment d’envoyer les jurés dans leur chambre, le président demanda à l’accusé s’il avait quelque chose à dire sur la position des questions.

— Peu de chose, dit Claude. Voici, pourtant. Je suis un voleur et un assassin ; j’ai volĂ© et tuĂ©. Mais pourquoi ai-je volĂ© ? pourquoi ai-je tuĂ© ? Posez ces deux questions Ă  cĂ´tĂ© des autres, messieurs les jurĂ©s.

Après un quart d’heure de délibération, sur la déclaration des douze champenois qu’on appelait messieurs les jurés, Claude Gueux fut condamné à mort.

Il est certain que, dès l’ouverture des débats, plusieurs d’entre eux avaient remarqué que l’accusé s’appelait Gueux, ce qui leur avait fait une impression profonde.

On lut son arrĂŞt Ă  Claude, qui se contenta de dire :

— C’est bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volĂ© ? Pourquoi cet homme a-t-il tuĂ© ? VoilĂ  deux questions auxquelles ils ne rĂ©pondent pas.

[p. 485]

RentrĂ© dans la prison, il soupa gaiement et dit :

— Trente-six ans de faits !

Il ne voulut pas se pourvoir en cassation. Une des sœurs qui l’avaient soigné vint l’en prier avec larmes. Il se pourvut par complaisance pour elle. Il paraît qu’il résista jusqu’au dernier instant, car, au moment où il signa son pourvoi sur le registre du greffe, le délai légal des trois jours était expiré depuis quelques minutes.

La pauvre fille reconnaissante lui donna cinq francs. Il prit l’argent et la remercia.

Pendant que son pourvoi pendait, des offres d’évasion lui furent faites par les prisonniers de Troyes, qui s’y dévouaient tous. Il refusa.

Les détenus jetèrent successivement dans son cachot, par le soupirail, un clou, un morceau de fil de fer et une anse de seau. Chacun de ces trois outils eût suffi, à un homme aussi intelligent que l’était Claude, pour limer ses fers. Il remit l’anse, le fil de fer et le clou au guichetier.

Le 8 juin 1832, sept mois et quatre jours après le fait, l’expiation arriva, pede claudo, comme on voit. Ce jour-là, à sept heures du matin, le greffier du tribunal entra dans le cachot de Claude, et lui annonça qu’il n’avait plus qu’une heure à vivre.

Son pourvoi était rejeté.

— Allons, dit Claude froidement, j’ai bien dormi cette nuit, sans me douter que je dormirais encore mieux la prochaine.

Il paraĂ®t que les paroles des hommes forts doivent [p. 486] toujours recevoir de l’approche de la mort une certaine grandeur.

Le prêtre arriva, puis le bourreau. Il fut humble avec le prêtre, doux avec l’autre. Il ne refusa ni son âme, ni son corps.

Il conserva une liberté d’esprit parfaite. Pendant qu’on lui coupait les cheveux, quelqu’un parla, dans un coin du cachot, du choléra qui menaçait Troyes en ce moment.

— Quant à moi, dit Claude avec un sourire, je n’ai pas peur du choléra.

Il écoutait d’ailleurs le prêtre avec une attention extrême, en s’accusant beaucoup et en regrettant de n’avoir pas été instruit dans la religion.

Sur sa demande, on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels il s’était frappé. Il y manquait une lame, qui s’était brisée dans sa poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin. Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il aurait dû manger ce jour-là.

Il pria ceux qui lui lièrent les mains de mettre dans sa main droite la pièce de cinq francs que lui avait donnée la sœur, la seule chose qui lui restât désormais.

A huit heures moins un quart, il sortit de la prison, avec tout le lugubre cortège ordinaire des condamnés. Il était à pied, pâle, l’œil fixé sur le crucifix du prêtre, mais marchant d’un pas ferme.

On avait choisi ce jour-lĂ  pour l’exĂ©cution, parce que c’était jour de marchĂ©, afin qu’il y eĂ»t le plus de [p. 487] regards possible sur son passage ; car il paraĂ®t qu’il y a encore en France des bourgades Ă  demi sauvages oĂą, quand la sociĂ©tĂ© tue un homme, elle s’en vante.

Il monta sur l’échafaud gravement, l’œil toujours fixĂ© sur le gibet du Christ. Il voulut embrasser le prĂŞtre, puis le bourreau, remerciant l’un, pardonnant Ă  l’autre. Le bourreau le repoussa doucement, dit une relation. Au moment oĂą l’aide le liait sur la hideuse mĂ©canique, il fit signe au prĂŞtre de prendre la pièce de cinq francs qu’il avait dans sa main droite, et lui dit :

— Pour les pauvres.

Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du beffroi de l’horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui rĂ©pondit qu’il n’entendait pas. Claude attendit l’intervalle de deux coups et rĂ©pĂ©ta avec douceur :

— Pour les pauvres.

Le huitième coup n’était pas encore sonné que cette noble et intelligente tête était tombée.

Admirable effet des exĂ©cutions publiques ! ce jour-lĂ  mĂŞme, la machine Ă©tant encore debout au milieu d’eux et pas lavĂ©e, les gens du marchĂ© s’ameutèrent pour une question de tarif et faillirent massacrer un employĂ© de l’octroi. Le doux peuple que vous font ces lois-lĂ  !

Nous avons cru devoir raconter en détail l’histoire de Claude Gueux, parce que, selon nous, tous les paragraphes de cette histoire pourraient servir de têtes de chapitre au livre où serait résolu le grand problème du peuple au dix-neuvième siècle.

[p. 488]

Dans cette vie importante il y a deux phases principales : avant la chute, après la chute ; et, sous ces deux phases, deux questions : question de l’éducation, question de la pĂ©nalitĂ© ; et, entre ces deux questions, la sociĂ©tĂ© tout entière.

Cet homme, certes, Ă©tait bien nĂ©, bien organisĂ©, bien douĂ©. Que lui a-t-il donc manquĂ© ? RĂ©flĂ©chissez.

C’est lĂ  le grand problème de proportion dont la solution, encore Ă  trouver, donnera l’équilibre universel : Que la sociĂ©tĂ© fasse toujours pour l’individu autant que la nature.

Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cĹ“ur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une sociĂ©tĂ© si mal faite, qu’il finit par voler ; la sociĂ©tĂ© le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.

Qui est rĂ©ellement coupable ?

Est-ce lui ?

Est-ce nous ?

Questions sévères, questions poignantes, qui sollicitent à cette heure toutes les intelligences, qui nous tirent tous tant que nous sommes par le pan de notre habit, et qui nous barreront un jour si complètement le chemin, qu’il faudra bien les regarder en face et savoir ce qu’elles nous veulent.

Celui qui écrit ces lignes essaiera de dire bientôt peut-être de quelle façon il les comprend.

Quand on est en présence de pareils faits, quand on songe à la manière dont ces questions nous pressent, on se demande à quoi pensent ceux qui gouvernent, s’ils ne pensent pas à cela.

[p. 489]

Les Chambres, tous les ans, sont gravement occupĂ©es. Il est sans doute très important de dĂ©senfler les sinĂ©cures et d’écheniller le budget ; il est très important de faire des lois pour que j’aille, dĂ©guisĂ© en soldat, monter patriotiquement la garde Ă  la porte de M. le comte de Lobau, que je ne connais pas et que je ne veux pas connaĂ®tre, ou pour me contraindre Ă  parader au carrĂ© Marigny, sous le bon plaisir de mon Ă©picier, dont on a fait mon officier2.

Il est important, dĂ©putĂ©s ou ministres, de fatiguer et de tirailler toutes les choses et toutes les idĂ©es de ce pays dans des discussions pleines d’avortements ; il est essentiel, par exemple, de mettre sur la sellette et d’interroger et de questionner Ă  grands cris, et sans savoir ce qu’on dit, l’art du dix-neuvième siècle, ce grand et sĂ©vère accusĂ© qui ne daigne pas rĂ©pondre et qui fait bien ; il est expĂ©dient de passer son temps, gouvernants et lĂ©gislateurs, en confĂ©rences classiques qui font hausser les Ă©paules aux maĂ®tres d’école de la banlieue ; il est utile de dĂ©clarer que c’est le drame moderne qui a inventĂ© l’inceste, l’adultère, le parricide, l’infanticide et l’empoisonnement, et de prouver par lĂ  qu’on ne connaĂ®t ni Phèdre, ni Jocaste, ni Ĺ’dipe, ni MĂ©dĂ©e, ni Rodogune ; il est indispensable que les orateurs politiques de ce pays ferraillent, trois grands jours durant, Ă  propos du budget, pour [p. 490] Corneille et Racine, contre on ne sait qui, et profitent de cette occasion littĂ©raire pour s’enfoncer les uns les autres Ă  qui mieux mieux dans la gorge de grandes fautes de français jusqu’à la garde.

Tout cela est important ; nous croyons cependant qu’il pourrait y avoir des choses plus importantes encore.

Que dirait la Chambre, au milieu des futiles dĂ©mĂŞlĂ©s qui font si souvent colleter le ministère par l’opposition et l’opposition par le ministère, si, tout Ă  coup, des bancs de la Chambre ou de la tribune publique, qu’importe ? quelqu’un se levait et disait ces sĂ©rieuses paroles :

— Taisez-vous, qui que vous soyez, vous qui parlez ici, taisez-vous ! vous croyez ĂŞtre dans la question, vous n’y ĂŞtes pas.

La question, la voici. La justice vient, il y a un an Ă  peine, de dĂ©chiqueter un homme Ă  Pamiers avec un eustache ; Ă  Dijon, elle vient d’arracher la tĂŞte Ă  une femme ; Ă  Paris, elle fait, barrière Saint-Jacques, des exĂ©cutions inĂ©dites.

Ceci est la question. Occupez-vous de ceci.

Vous vous querellerez après pour savoir si les boutons de la garde nationale doivent être blancs ou jaunes, et si l’assurance est une plus belle chose que la certitude.

Messieurs des centres, messieurs des extrĂ©mitĂ©s, le gros du peuple souffre !

Que vous l’appeliez république ou que vous l’appeliez monarchie, le peuple souffre, ceci est un fait.

[p. 491]

Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. Ayez pitié du peuple, à qui le bagne prend ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous avez trop de prostituées.

Que prouvent ces deux ulcères ?

Que le corps social a un vice dans le sang.

Vous voilĂ  rĂ©unis en consultation au chevet du malade ; occupez-vous de la maladie.

Cette maladie, vous la traitez mal. Étudiez-là mieux. Les lois que vous faites, quand vous en faites, ne sont que des palliatifs et des expédients. Une moitié de vos codes est routine, l’autre moitié empirisme.

La flĂ©trissure Ă©tait une cautĂ©risation qui gangrenait la plaie ; peine insensĂ©e que celle qui pour la vie scellait et rivait le crime sur le criminel ! qui en faisait deux amis, deux compagnons, deux insĂ©parables !

Le bagne est un vésicatoire absurde qui laisse résorber, non sans l’avoir rendu pire encore, presque tout le mauvais sang qu’il extrait. La peine de mort est une amputation barbare.

Or, flĂ©trissure, bagne, peine de mort, trois choses qui se tiennent. Vous avez supprimĂ© la flĂ©trissure ; si vous ĂŞtes logiques, supprimez le reste.

Le fer rouge, le boulet et le couperet, c’étaient les trois parties d’un syllogisme.

Vous avez Ă´tĂ© le fer rouge ; le boulet et le couperet n’ont plus de sens. Farinace Ă©tait atroce ; mais il n’était pas absurde.

[p. 492]

Démontez-moi cette vieille échelle boiteuse des crimes et des peines, et refaites-la. Refaites votre pénalité, refaites vos codes, refaites vos prisons, refaites vos juges. Remettez les lois au pas des mœurs.

Messieurs, il se coupe trop de tĂŞtes par an en France. Puisque vous ĂŞtes en train de faire des Ă©conomies, faites-en lĂ -dessus.

Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous payerez six cents maîtres d’école.

Songez au gros du peuple. Des Ă©coles pour les enfants, des ateliers pour les hommes.

Savez-vous que la France est un des pays de l’Europe oĂą il y a le moins de natifs qui sachent lire ! Quoi ! la Suisse sait lire, la Belgique sait lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, l’Irlande sait lire, et la France ne sait pas lire ? c’est une honte.

Allez dans les bagnes. Appelez autour de vous toute la chiourme. Examinez un Ă  un tous ces damnĂ©s de la loi humaine. Calculez l’inclinaison de tous ces profils, tâtez tous ces crânes. Chacun de ces hommes tombĂ©s a au-dessous de lui son type bestial ; il semble que chacun d’eux soit le point d’intersection de telle ou telle espèce animale avec l’humanitĂ©. Voici le loup-cervier, voici le chat, voici le singe, voici le vautour, voici la hyène. Or, de ces pauvres tĂŞtes mal conformĂ©es, le premier tort est Ă  la nature sans doute, le second Ă  l’éducation.

La nature a mal Ă©bauchĂ©, l’éducation a mal [p. 493] retouchĂ© l’ébauche. Tournez vos soins de ce cĂ´tĂ©. Une bonne Ă©ducation au peuple. DĂ©veloppez de votre mieux ces malheureuses tĂŞtes, afin que l’intelligence qui est dedans puisse grandir.

Les nations ont le crâne bien ou mal fait selon leurs institutions.

Rome et la Grèce avaient le front haut. Ouvrez le plus que vous pourrez l’angle facial du peuple.

Quand la France saura lire, ne laissez pas sans direction cette intelligence que vous aurez dĂ©veloppĂ©e. Ce serait un autre dĂ©sordre. L’ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science. Non. Souvenez-vous qu’il y a un livre plus philosophique que le Compère Mathieu, plus populaire que le Constitutionnel, plus Ă©ternel que la charte de 1830 ; c’est l’écriture sainte. Et ici un mot d’explication.

Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, et malheureux, et triste. A elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les fardeaux à traîner, les fardeaux à porter.

Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inĂ©gales ? La balance ne doit-elle pas nĂ©cessairement pencher, et l’état avec elle ?

Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez la certitude d’un avenir cĂ©leste, jetez l’aspiration au bonheur Ă©ternel, jetez le paradis, contre-poids magnifique ! Vous rĂ©tablissez [p. 494] l’équilibre. La part du pauvre est aussi riche que la part du riche.

C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.

Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance Ă  un meilleur monde fait pour lui.

Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d’espérance.

Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral.

La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu.

Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la cité.

Cette tĂŞte de l’homme du peuple, cultivez-la, dĂ©frichez-la, arrosez-la, fĂ©condez-la, Ă©clairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper.